(c) Tuong Vi Nguyen

Troisième opus du cycle domestique de Wajdi Mouawad, « Mère » est le récit de cinq années d’enfance parisienne en pleine guerre civile du Liban. Une belle reconstitution tragicomique du portrait d’une famille meurtrie par l’exil et l’absence du père.

De ces années qui précèdent la vie québécoise de Wajdi Mouawad avant son retour en France, on ne saura rien d’autre que ces quelques fragments d’intimité partagés avec sa mère (Aïda Sabra), sa sœur (Odette Makhlouf) et son frère (qui demeure tout le long une figure invisible, de l’autre côté des murs du salon) dans un appartement du XVe arrondissement de Paris : jamais on ne quitte cette antre scénographiquement minimaliste aux meubles sans cesse mouvants, comme recomposés failliblement par la mémoire. La seule fenêtre sur l’extérieur – et par extérieur on veut dire le Liban – est le JT de 20 h de Christine Ockrent, familière figure télévisuelle qui bientôt devient présence littérale et immédiate à laquelle on jette des questions sans réponse. Déracinés, Mouawad et sa famille n’ont d’autre choix que d’attendre des nouvelles téléphoniques nocturnes du père, alors que, dans la terre d’en face, Beyrouth est déchirée par les bombes, et que la possibilité du retour semble s’éloigner chaque jour.

A défaut de la dimension épique des grandes envolées mouawadiennes du passé, « Mère » comme les autres créations « domestiques » recentre la dramaturgie sur une mythologie de l’intime. Aïda Sabra, magistrale, incarne cette mère hurlante et explosive dont l’emportement et la truculence excessives sont à la mesure de l’âge de son jeune témoin de dix ans. Charriée par le torrent de son histoire libanaise et familiale, elle se réfugie dans une exagération circulaire, de jurons en insultes – la putain du vagin de ta mère ! – proférés en arabe comme tout le reste des dialogues, et trouvant un répit éphémère chez les chanteurs populaires (Pierre Bachelet, oui, mais que Gainsbourg crève !). Son caractère puissamment comique s’avère l’exorcisme d’une tristesse profonde dont Mouawad suggère la provenance d’un temps bien antérieur à la guerre.

Mais la force de « Mère » est de ne s’arrêter ni au documentarisme biographique, ni à l’auto-psychanalyse complaisante. Mouawad ne tente pas vraiment de déjouer les pièges des souvenirs : il assume la part de fiction qu’est le passé assigné dans le présent. Si y surgissent les tropes classiques de l’enfance de la fin des années 70 au début des années 80, de Goldorak à la publicité Mousseline, c’est à la faveur d’une restitution adjurative : « Je n’ai pas pleuré depuis la mort de ma mère », dit Mouawad, depuis ce jour de décembre 1987, et c’est un appel aux larmes qu’il lance au fantôme maternel reconvoqué en une scène âpre, chargée de reproches et de supplications, aussi déchirante qu’inoubliable. C’est parfois en dévoilant explicitement ses chairs que le théâtre peut tout, ici dans une sobriété qui déconstruit l’espace-temps du drame.

Plus encore, « Mère » s’affirme comme le manifeste génético-artistique d’un metteur en scène : c’est dans ces années d’exil que l’art, par le truchement d’une banale reproduction d’un Cézanne dans la salle à manger, tend vers lui son infini champ de libération et de rédemption. Un art hanté par ces figures du passé, par ces morts d’ici ou de là-bas restés en travers de la gorge. Et pour ce qui est de Jacqueline Mouawad, Albert Cohen savait tout : « Aucun fils ne sait vraiment que sa mère mourra et tous les fils se fâchent et s’impatientent contre leurs mères, les fous si tôt punis ». De cette punition, Wajdi retient que la perte sera tout, la douleur et la joie.

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