© François Passerini

« J’accuse » est en train de devenir une œuvre mondiale. Le metteur en scène toulousain Sébastien Bournac a commandé à Annick Lefebvre une réécriture française de ce texte crée à Montréal en 2015, qui a déjà connu une version belge deux ans plus tard. Les cinq récits féminins qu’il juxtapose sont traversés par une icône chaque fois différente (Isabelle Boulay au Québec, Lara Fabian en Belgique, et ici Céline Dion), des effets de réel bien sûr modifiés, mais surtout des enjeux sociaux et politiques qui sont imposés par le pays où ils s’incarnent.

Il est tout à fait passionnant qu’Annick Lefebvre problématise en permanence son geste d’écriture et de réécriture. A l’heure où le théâtre de témoignage (celui de Didier Ruiz, de Julie Bérès…) cherche souvent à confondre l’acteur-rice et son personnage, un pur geste d’autrice pourrait sembler trop fictionnel et trop vampirisant. Lors de la quatrième intervention, le dispositif se retourne contre l’autrice, d’abord interpelée par la protagoniste (« Celle qui adule ») qui l’accuse de vouloir enliser (comme « Mouawad ») ses héroïnes dans le pathos et la dévotion naïve, puis forcée d’apparaître elle-même pour s’exposer et froisser le fucking theatre qu’on lui reproche par une percée définitive du réel. A cette mise à l’épreuve du réalisme oral s’ajoute une confrontation permanente de la rhétorique et de l’intime. Alors que le titre du spectacle laissait supposer une charge permanente des discours, confortée par la dénomination périphrastique des deux premières intervenantes (« celle qui implose » et « celle qui agresse »), ces témoignages souvent rythmés par l’anaphore opposent à la traditionnelle rhétorique masculine une parole plus tremblante, plus indisciplinée, moins linéaire et d’autant plus indomptable.

Le texte d’Annick Lefebvre illustre alors ce que théorisait Hélène Cixous quarante ans plus tôt dans « Le Rire de la méduse » : l’homme s’exprimant face à une assemblée n’engage que le masque alors que la femme y met tout son « corps. » La mise en scène de Bournac poursuit intelligemment cette dialectique, puisque chacune des interprètes évolue dans une zone indéterminée entre l’espace public (celui où le discours est forcé de se formaliser, de s’adresser) et l’espace intime, où ce discours se brise, perd ses grands effets rhétoriques puisqu’il est dit d’abord pour soi. La scénographie, faite de structures modulable armées de projecteurs souvent éteints, fait elle aussi de la scène le lieu d’un concert en berne, qui préfère aux chanteuses à voix et à leurs poèmes universels des femmes aux mots pesés et singuliers. Les cinq actrices (mention spéciale pour Julie Moulier) sont opportunément choisies et dirigées car elles allient une maîtrise verbale et une fragilité performative, qui déformalise encore davantage la matière textuelle qu’elles ont à dire. Les mouvements un peu obligés de la scénographie, qui délimitent à chaque témoignage un nouvel espace dont nous peinons parfois à cerner la nécessité dramaturgique, redoublés par des effets sonores et visuels parfois superflus, auraient pu être contenus pour donner plus de performativité et moins de théâtralité à ce « J’accuse » qui montre à nouveau que Sébastien Bournac (depuis « A vie » au Festival d’Avignon) s’engage dans une réinvention judicieuse du théâtre testimonial.

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