(c) André Cherri

« Participeriez-vous au tournage d’une scène porno avec moi, dirigée par ma mère ? » Cette question, posée lors d’un casting avec quatre acteurs porno, enregistré et projeté sur scène, est un des points de départ de cette perfo-conférence créée, dans une première version, par Janaina Leite en 2019.

Comédienne, metteure en scène et autrice brésilienne, Leite aborde depuis des années le geste autobiographique et documentaire dans son travail. Ses pièces, centrées sur des événements de sa vie personnelle (une séparation, la vie de son père) servent comme point de départ à des réflexions sur des sujets variés. « Stabat mater », en s’inspirant de l’essai homonyme de Julia Kristeva, examine le concept de femme à partir de la figure de la vierge Marie. La représentation des femmes dans toutes ses déclinaisons et stéréotypes est ainsi décortiquée sur scène, que ce soit dans les films d’horreur, la religion, le porno ou l’expérience de la maternité – vécue comme un déchirement physique et psychique. Leite partage la plateau avec sa mère, comédienne amateur en l’occurrence, et un doublon de l’acteur porno choisi pour la fameuse scène, présent juste virtuellement. Cet « amateur » joue une série de rôles pendant la performance – Jésus dans la pietà, le client d’un cabaret, l’assistant de Leite…

Le titre de la performance fait référence non seulement à l’hymne religieux évoquant la souffrance de Marie lors de la crucifixion de Jésus-Christ, mais aussi à sa signification première, littérale, en latin, traduit en français par « la mère se tenait là » ou « debout ». Cette traduction approximative ne prend pas en considération le fait qu’en latin, comme en portugais (langue du spectacle) et en espagnol (langue du sous-titrage), le verbe stabat illustre le fait que ces langues ont deux verbes différents pour le verbe être, afin de décrire, d’un côté, une situation permanente, essentielle (ser) et, de l’autre, un état passager, transitoire, une situation spatio-temporelle changeante (estar). La mère, Marie, est ainsi là, présente, en chair et en os, pendant tout le calvaire de son fils Jésus. Et c’est de même pour la mère de Janaina Leite, elle est là, douloureuse et comiquement (omni)présente, en chair et en os, sur l’écran, par le biais de sa voix et sur scène, lorsqu’elle nous raconte le jour où sa fille a subi une tentative de viol en allant au collège, ou au moment de la réalisation du film porno avec sa fille. Avant le début de l’acte sexuel, la mère nettoie doucement, d’un geste absent, le matelas. Janaina Leite résume très bien le rôle de cette mère : elle est là, elle reste là, malgré tout ce qu’elle subit sur scène, parce qu’elle est mère.

Malgré la prolifération croissante de spectacles et performances documentaires, « Stabat mater » se distingue à la fois par son intelligence et sa finesse, que ce soit dans ses réflexions sur le rôle de la femme ou sur la maternité. La cruauté lucide avec laquelle Leite nous fait part de ces moments d’intimité, réels ou fictionnels, n’est ni excessive ni maladroite. Le spectacle s’articule impeccablement autour d’une série de questions de recherche qui, dans un geste kaléidoscopique, se multiplient pour en proposer d’autres, nous poussant, en tant que spectateurs, à aller au-delà des mots, du porno, des corps.

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