Les petits garçons oublient les dragons

Le Dragon
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Et oui, comme le chantait Claude François, même les petits garçons oublient les “dragons magiques”… « Le Dragon » d’Eugene Schwartz est un conte théâtral comme on n’en fait plus. Une fable moraliste sur la résistance à l’autoritarisme dont la hardiesse originelle s’est fortement empâtée. Bien loin des années 1940 qui fourmillent d’œuvres édifiantes et opportunes dans le genre (comme le très lourd “Etat de siège” de Camus), elles ne prêchent aujourd’hui que des convaincu•e•s et nous comprenons mal pourquoi le théâtre s’en empare encore, à part pour sur-affirmer naïvement son idéal démocratique. Nous espérions que la nouvelle création de Thomas Jolly échappe au triste sort réservé par ce vieux répertoire allégorique. Malheureusement pas. 

La machine optique de Jolly, biberonnée aux fresques de Shakespeare où les registres s’entremêlent, a l’intelligence d’engouler l’œuvre de Schwartz dans toute sa dissonance esthétique. Le burlesque et l’hyper-dramatique se confondent sur le plateau en permanence, si bien que le spectacle semble se moquer de son propre attirail spectaculaire et illustratif, qui va jusqu’au lâcher de gueules dragonesques ensanglantées depuis les cintres. Sauf que la machine jollyesque ne s’empare du burlesque de Schwartz que pour son potentiel récréatif, et qu’elle recrache toutes les aspérités qu’il pourrait faire surgir sur la scène afin d’ouvrir une véritable zone critique. C’est un burlesque en somme très culturel et jamais politique qu’affectionne Jolly : on rit immédiatement d’un acteur-chat qui ronronne ou d’un politicien binoclard dont le discours sournois se met à bégayer. Loin de l’humour politique de Brecht, qui n’était pas un humour de connivence mais une force de trouble, d’hétérogénéité, de résistance à un certain ordre sensible, le rire ne combat ici rien d’autre que la gravité de l’intrigue et la noirceur d’un manoir déjà cartonnesque. C’est un comique on ne peut plus bourgeois, en somme, un comique d’allègement qui ne permet aucune aventure réflexive pour le spectateur et qui, au passage, transforme la théâtralité de Jolly en pure citation amusée d’elle-même. D’autant que le burlesque est grossièrement réalisé, les corps des acteur-rice-s (par ailleurs convaincant-e-s dans leur diction expressionniste) manquant de performativité clownesque et marionnétique. 

Le projet aurait pu toutefois être cohérent s’il avait poussé jusqu’au paroxysme cette dérision envers la mécanique du « Dragon » et envers son propre amour de l’emphase spectaculaire. Le fait que Jolly ait réécrit partiellement le personnage d’Elsa, pour la faire résister à un monde patriarcal et à une œuvre théâtrale qui la réifie elle-même en jeune « vierge » trop silencieuse, révèle malheureusement que le metteur en scène souhaite repotentialiser l’œuvre de Schwartz et prendre ainsi au sérieux son impact politique. Cette émancipation d’Elsa est par ailleurs maladroite parce qu’elle est trop plaquée et épisodique, la jeune femme demeurant la plupart du temps (en dehors des deux prises de parole qui lui font dire « non ») figée sur le plateau, à la merci des lèvres masculines. Aussi, en tant que spectateur, nous ne savons jamais comment réceptionner cette fable qui semble à la fois ridiculiser son vieux régime pédagogique et en même temps vouloir réveiller très sérieusement nos consciences confinées (selon les déclarations du metteur en scène, qui voit « Le Dragon » comme une pièce opportune face à la « crise sanitaire » et à la « période électorale »).

En somme, nous n’avons jamais prise sur le projet dramaturgique très hésitant de Thomas Jolly qui, par ailleurs, ne semble pas s’apercevoir que le discours tenu par le second tyran de la pièce (qui prône un théâtre « populaire » dont les signes serraient lisibles par tous) se retourne contre lui-même car il résonne trop littéralement avec son éthique théâtrale. Et, de fait, nous prenons conscience que les « âmes mortes » dont parle la pièce sont peut-être les nôtres, abruties par une théâtralité qui n’aménage aucun « trouble oculaire », et qui nous impose in fine d’avaler toute crue une morale pré-mâchée. La scénographie en forme d’œil de Bruno de Lavenère n’y est pas pour rien : le théâtre de Jolly devient lui-même ce grand œil de dragon qui nous regarde sans nous laisser voir (ajoutons que, dès notre entrée en salle, nous sommes mis sous surveillance par des projecteurs robotisés qui strient l’assistance). A force d’enfourcher la fable  avec ses effets énergisants (une table qui tourne dès que des acteur-rice-s s’assoient autour d’elle…), il semble que le dispositif soit devenu lui-même complètement dragonesque. On en revient toujours à Nietzsche : « Qui trop combat le dragon devient dragon lui-même. »

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