Symbolisme au lointain

Nostalgie 2175
Par

© Christophe Raynaud de Lage

En adaptant « Nostalgie 2175 », texte d’anticipation d’Anja Hilling, Anne Monfort cherche à renouer avec les origines du symbolisme. Voguant avec brio dans une abstraction vaporeuse à la Lugné-Poe, le spectacle peine pourtant à honorer la poésie du récit.

« Nostalgie 2175 » annonce rapidement son héritage symboliste. Si le pitch écolo rappelle « Les Fils de l’homme » d’Alfonso Cuarón — une dystopie où l’humanité est devenue stérile —, il est surtout l’occasion de rêveries sur l’amour, la mémoire et la violence. Encore heureux, car la pièce n’a pas vraiment d’intérêt politique : la métaphore de l’enfantement en plein désastre écologique, pas sûr que ce soit très habile… À l’image de « Tristesse Animal Noir », pièce à succès de l’autrice allemande, la beauté réside dans l’agencement du récit plus que dans le récit lui-même. Anne Monfort ne s’y trompe pas dans son adaptation, en imaginant un espace rêveur avec la scénographe Clémence Kazémi : quelques poteaux suspendus par le haut, comme des roseaux ployant sous la brise, une barque, un sol maritime et un semblant de cabane bariolée… Idem avec la compositrice Nuria Gimenez Comas : la musique bruitiste et le décor brumeux enveloppent tous deux les trois acteurs, couvrant parfois leurs corps et leurs voix. Sans aucun doute, ce bain visuel et sonore préserve bien le symbolisme de la pièce : on s’y noiera par amour des abysses ou en poussant un cri d’incompréhension.

La baignade plaira ou pas, c’est selon ; mais on regrette que la mise en scène n’ose pas aller jusqu’au bout du projet symboliste. En effet, « Nostalgie 2175 » mêle deux régimes de parole : l’un est narratif, l’autre, dramatique. Il y a, d’un côté, le récit de Pagona, et de l’autre, les scènes qu’elle partage avec Taschko et Posch. En fait, le second est un flash-back du premier : Pagona se remémore la violence qu’elle a vécu. Et le vertige du texte réside dans l’hybridation des deux régimes, qu’Anja Hilling décide d’entremêler plutôt que de les scinder : les souvenirs ont l’air affreusement réel, parce que le drame, si vivant encore dans l’esprit de Pagona, s’infiltre dans le récit. Métaphore de la catastrophe intérieure (le viol de Pagona) et extérieure (l’apocalypse) dans laquelle le passé dévore le présent, la cohabitation entre les deux régimes crée une heureuse mise en abîme : le récit est une fiction parasitée par une autre fiction — celle des souvenirs traumatiques qui se rejouent encore et encore. Du coup, le régime narratif est une résistance poétique au drame qui hante Pagona, une tentative d’expier les actes par les mots.

Or chez Anne Monfort, le récit joue un rôle assez pédagogique : Judith Henry, qui interprète Pagona, a tendance à narrer depuis l’avant-scène, en direction du public, qui plus est dans un bain de lumières chaudes qui jure avec le lointain obombré. Elle conte voire contextualise frontalement, expliquant l’état catastrophique de la Terre, l’histoire sombre de Taschko… Bref, le régime narratif est un médiateur entre l’espace réel de la salle et celui, fictionnel, du régime dramatique. Malheureusement, la poésie du récit ne supporte pas vraiment d’être « pédagogisée » et la fiction en souffre… D’un côté, les artifices du théâtres se dévoilent : voilà une actrice, vêtue d’un costume très XXIe siècle, qui veut rendre crédible une histoire science-fictionnelle. De l’autre côté, Pagona, Taschko et Posch peinent à émouvoir à pleine puissance : voilà trois personnages dont l’histoire en clair-obscur n’existe que derrière un mur de projecteurs chaleureux. En fin de compte, le récit de Judith Henry est un écran (pédagogique) plutôt qu’un souterrain (poétique) entre le spectateur et la fiction : logique, du coup, que Pagona peine à ressusciter le drame et à y naviguer… C’est dommage, car à cette exception, « Nostalgie 2175 », qui a presque le mérite d’inventer un genre à lui tout seul, n’est pas si loin d’honorer ses belles ambitions symbolistes.

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