© Martin Argyroglo

 

Dans ce qui se fait de mieux chez les acteurs français, il y a ce qu’on pourrait appeler les acteurs de plus (l’excès et le débordement) et il y a aussi les acteurs ou les actrices de moins, Marc Susini est l’un d’entre eux. Sublime, perdu et ridicule, il entre sans en avoir l’air avec son chapeau de cow-boy dans l’appartement de Serge, transformé en galerie d’art contemporain, pour le plus grand bonheur de la dernière création du Vivarium Studio : « Le Paradoxe de John ».

Avec ce spectacle, Philippe Quesne renoue avec le théâtre mineur qui fit son succès, il y a un peu moins de vingt ans, puisqu’il poursuit « L’effet de Serge », avec Gaëtan Vourc’h, un autre acteur de moins. En 2007, il campait un être solitaire qui organise chaque dimanche des spectacles pour ses amis dans son appartement. Moins imposant que les grosses scénographies qui viendront ensuite, « Fantasmagoria », « Cosmic Drama » ou « Le Jardin des délices », « Le Paradoxe de John » gagne en subtilité, en drôlerie, et même en poésie pure. Drôle, léger, ironique, inclassable, en creux, étonnant, machinique, il est plein de cette grâce des amateurs que Philippe Quesne poursuit dans son art comme un forcené. Récemment, il disait à la radio son amour pour le surréaliste belge Paul Nougé qui défend l’art amateur et un surréalisme du hasard. Le mot « mineur » est archi utilisé depuis Deleuze, mais c’est pourtant bien le fil sur lequel il s’élance avec sa troupe (Isabelle Angotti, Céleste Brunnquell, Marc Susini et Veronika Vasilyeva-Rije.) Mension spéciale pour l’ironie des costumes d’Anna Carraud.

La présence des acteurs ne ressemble ici à aucune autre. Nul paradoxe du comédien dans « Le Paradoxe de John », on est plutôt dans ce que Kleist appelle l’innocence d’une âme « non faussée. »  Les artistes découvrent la galerie, il va falloir l’occuper, mais ils ne font pas grand-chose : ils murmurent des bouts de phrases, souvent dans une langue étrangère. Ils errent dans l’espace (comment parler sans divulgâcher des formidables hommes-machines cachés sous des couvertures), ils performent. Dans son essai « Sur le théâtre de marionnettes », une dizaine de pages dans lesquelles Kleist partage avec Rousseau la nostalgie de l’innocence primitive, l’auteur allemand parle d’une âme « non faussée. » Pour Kleist, la conscience nous éloigne du bonheur, tout ce qui ressemble à une certitude rationnelle n’est que confort, ruse du cerveau pour vivre en paix. Philippe Quesne défend ici son esthétique mineure et visuelle, loin du théâtre dramatique des corps tendus et déchainés, faite de petits riens et de longues pages d’absence. Il y bien une partition textuelle et les poèmes de Laura Vasquez projetés sur des néons. On devine que rien de grand ne sortira de cette galerie, pourtant le mérite du spectacle est de nous maintenir en éveil face aux minuscules tours de magie successifs. Un art l’air de rien en somme. Quand il crée comme les gamins jouent aux cow-boys et aux indiens, Philippe Quesne est au sommet de son art.