Actrice vue chez Chloé Dabert, actrice et autrice dans « Le Caméléon » mis en scène par Anne-Lise Heimburger, Elsa Agnès est également metteuse en scène dans « Au-delà de toute mesure », un premier spectacle à la dramaturgie particulièrement délicate, et dont l’humour, d’apparence inoffensive, recèle une étrangeté, parfois même une noirceur salutaire.
On croirait d’abord à un vieux pastiche de Beckett : deux gardiens de musée boulottant leurs sandwiches au thon, qui patientent dans une salle de musée désert à Venise… À situation futile, remarques futiles : tiens, personne ne remplace la machine à eau, la mayonnaise donne un bon goût, etc. Sauf que leur Godot à eux se laisse à peine attendre : une visiteuse française, délaissant son compagnon à sa chambre d’hôtel sept jours durant pour revenir dans le même musée, compte bien fabriquer avec eux une petite utopie. Elle sera muséale bien sûr, on fait avec ce qu’on a : alors l’un se vêtit à l’image des tableaux, et même si l’outre est devenue un cubis, il s’autorise une petite métamorphose en Bacchus ; une autre s’égare dans les postures presque horrifiques d’un étrange portrait… Seul hic : rien n’est accroché sur les murs, la salle est vide. Autrement dit, il faut deviner l’original à partir de la copie, à la faveur d’indices fugaces : un tableau exposé une minute avant d’être retiré ; d’autres vidéoprojetés sur les murs, dans une encadrure, sur le distributeur de sandwiches et de madeleines ; des œuvres en audiodescription… Alors toutes les postures, les costumes, même les dialogues et les récits deviennent suspects, mâtinés par l’influence des peintures invisibles de ce musée lui-même de plus en plus imaginaire : un spectacle dans le spectacle.
Il est vrai que théâtre et musée font souvent bon ménage (on pense à Chéreau, Peeping Tom, Chaignaud, Lazar…), et c’est encore le cas ici : la douceur et l’absurde – certes parfois légèrement racoleurs, comme si le spectacle rechignait devant son hermétisme -, recèlent une violence intérieure fondamentale, qui se dévoile de plus en plus chez les personnages féminins : la première fabule son mari Altino, l’autre l’a tout bonnement empoisonné. À moins que le musée, quatrième personnage d’« Au-delà de toute mesure », n’ait déjà contaminé leur psyché ? Il accueille en tout cas ces esprits errants à bras ouverts, parmi les œuvres sanglantes du Caravage et de Bellini qui apparaissent et disparaissent çà et là sur les murs subliminaux. Peut-être que le vénitien Giovanni, fantasmant parfois sa petite chambre sur cette île aux années comptées, en est la personnification : esprit facétieux, il chante et danse, il se déguise en icônes et autres demi-dieux pour égayer la galerie, au sens propre et figuré. Car tous partagent au fond une terrible solitude que leur utopie des simples (qui n’est pas sans rappeler la théâtralité de Philippe Quesne) éteint au moins le temps d’une nuit, où le vrai est l’ami du faux et l’homme l’ami des mythes qui les entourent… « Les hommes sont des portes par lesquelles passent les dieux », écrivait Jung dans son « Livre Rouge » : Marie, Violaine et Giovanni eux aussi deviennent de véritables gnostiques – du moins avant que leur pénombre intérieure ne les engloutisse avec l’île qui les supporte.

