Manchester, 1995 / Athènes, 2008 / Paris, 2024 / Venise, 2036
Des villes au temps de la désaffection. Des villes qui ne sont plus faites, pour citer Marguerite Duras, à l’image de l’amour. Quatre villes et autant de films révélant des liaisons éphémères qui ont traversé et contesté ces lieux privés de profondeurs : deux corps complices le temps d’un concert de Massive Attack, deux hommes dans un cinéma grec (le Lux à la lumière décatie), un enfant retrouvant sa grand-mère par la lecture d’un lettre déchirante, une femme lovée dans la tempête d’un opéra. Ces pellicules qui vibrent d’un absolu très fragile, El Conde de Torrefiel les débobine et en fabrique les négatifs scéniques ; négatifs dont la matérialité n’est jamais la même – sous-titres sans image, écriture hybridée à une installation sensorielle, performance plastique minimale qu’un texte vient magifier… Dans l’humilité d’un geste qui juxtapose sans trop commenter, qui recharge à vue l’ampoule-luciole du cinématographe, « La luz de un lango » a autant la mélancolie de la dernière séance que l’énergie ancestrale d’un grand théâtre résurrecteur.
Car le collectif espagnol assume ici, plus encore que dans ses œuvres précédentes, de ne pas choisir entre postmodernisme et romantisme. L’ironie de ces courts métrages qui exaltent la mélancolie de l’amour au temps de sa dispersion se conjugue avec la sensibilité littérale et politique des émotions perdues qu’ils ressuscitent. Ces « films étranges et contradictoires » deviennent alors le modèle spectaculaire d’une expérience viscéralement paradoxale — dans laquelle la puissance d’éternité de performances infiniment reproductibles, car jouées sans acteur·rice·s, se conjugue simultanément avec l’évidence d’une mortalité. Puisqu’il.elle ne revoit plus mais relit les images, le·a spectateur·rice les requinque par son imaginaire autant qu’il·elle les retue par son expérience de l’absence. Rejoués dans l’espace décadent du théâtre, ces films qui croient sauver l’absolu et réparer par l’art une sensibilité manquante se voient alors renvoyer à leur propre disparition. Et quand un court métrage se termine, cela produit le même effet qu’au cinéma athénien dont il est question : notre écran noir intérieur redevient cette « surface plane, grisâtre et cartonnée » qui attend la prochaine romance. Chaque film devient d’ailleurs le sujet lointain, la fiction, le souvenir du suivant – nous assistons à des représentations d’amours qui deviennent représentation.
Et il est dit, dans le premier film-concert, que s’invente chez Massive Attack une musique « simple et répétitive », qui « balaye », « avance » infiniment – qui ne rêve pas la transe oublieuse mais la confrontation vraie d’un corps dansant à « la complexité du temps. » Et c’est cela qu’accomplissent El Conde de Torrefiel dans leur sublime anti-spectacle. Un geste d’une conceptualité vibrante qui rejette tous les pièges réflexifs du postdramatique. Un art de vérité qu’on ne vit jamais comme une métaphore mais comme une liaison organique avec le temps beau et triste des inconnu·e·s — comme un pur acte d’amour, en somme.


