Une épopée vocale et musicale corrosive

Ulysse nuit gravement à la santé
Par

D.R.

D.R.

Le pari est culotté : raconter « L’Odyssée » en une heure chrono, et à Avignon (bon d’accord, en Avignon, puisque 89,8 % des festivaliers insistent, cf. le « faux chiffre » du numéro 1) en plus, où la quantité de reprises de cette épopée peut, effectivement, « nui[re] gravement à la santé ». Mais le pari est tenu, et le résultat est, à vrai dire, assez surprenant. C’est un spectacle original, hétéroclite, qui se présente comme un « concert épique ». Musique et voix s’y unissent pour proposer une variation détonante et irrévérencieuse sur la fameuse épopée « qu’on fait tous en sixième ». Ulysse « rame », se plante, n’entend pas les sirènes, traîne, Pénélope s’ennuie. Qu’on se rassure, ce n’est ni potache ni racoleur. Intelligemment, sans grande pompe, le duo dégonfle le mythe avec finesse et humour, et nous enivre de mots qui claquent et de sons qui résonnent… Loin de la posture de conteur « traditionnel », Marien Tillet se fait successivement conteur, chanteur, slameur, farceur, poète et violoniste. Mathias Castagné interprète une musique douce et envoûtante, composée pour le spectacle. Le talentueux duo a rassemblé à partir d’improvisations de plateau des réminiscences et des bribes d’épisodes, qu’il triture pour en extraire le sublimé corrosif, autrement dit les attaques à la chair (pourquoi Pénélope ne jouirait-elle pas ?), les dépôts toxiques (les gloses bien-pensantes de l’épopée d’Homère cèdent la place à une énergie dionysiaque), les aseptisations posthumes (Ulysse est remis dans son rôle de héros imparfait, paumé, pas idéal mais très rusé). Mention spéciale au créateur lumière, Alban Guillemot, dont les talents d’illusionniste font sortir d’une lampe sur plateau nu tantôt un œil de cyclope, une lanterne balancée à une barque s’éloignant ou le visage lugubre d’un dieu fâché. Jubilatoire.

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