Une poésie de l’errance

Un obus dans le cœur
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Un obus dans le coeur

D.R.

Nuit. Vague de paroles, cris de détresse et visages du passé résonnent sur les murs d’ombre ; la houle de la mémoire. À la fin de la représentation, les mots manquent, mais il faut bien parler. Wajdi Mouawad n’a-t-il pas dit lui-même « Si tu veux t’en sortir, tu dois apprendre à : lire, écrire, compter, parler et penser » (« Incendies ») ?

Une chose est certaine, la mise en scène de Catherine Cohen a su capturer l’essence des textes du dramaturge libano-québécois ; une scène dénudée, deux chaises, un arrière-plan visuel et poétique choisi avec soin, un jeu de lumière relevant de la métaphore, et surtout, cette voix. Grégori Baquet n’a pas volé son Molière de la révélation masculine 2014 ; il incarne le parfait Wahab, ce « jumeau de la guerre » du Liban qui doit de nouveau faire face à cette « femme aux membres de bois », allégorie de la Mort. La compréhension de la poétique de Mouawad est remarquable : l’essence tragique d’un être perdu entre passé et présent, la confrontation d’émotions antagonistes, tout y est. On passe du rire aux larmes, du récit d’une anecdote cocasse (l’éternel Père Noël tentant tant bien que mal d’échapper aux déboires de la neige) à une réflexion bien plus profonde sur le sens même de l’être-dans-le-monde.

Si la tétralogie du dramaturge, « Le Sang des promesses », a déjà trouvé son public, la mise en scène de l’un de ses romans est une première. Le spectateur voyage dans ce lieu inouï dans lequel se rencontrent les contraires. Une heure de pure poésie à côtoyer l’oubli, tout en s’oubliant soi-même. Les amateurs de Wajdi Mouawad adoreront, les autres le découvriront. Une grande réussite, un véritable coup porté au cœur (sans mauvais jeu de mots).

 

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