Rabelais en Corée

Pansori
Par

© 2014. Lang Communication,  tous droits réservés, Lee jea hoon

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Le mot pansori fait partie des mots intraduisibles, de ces mots propriétaires d’un réel qui nous serait aussi complexe qu’impropre. C’est pourquoi la documentation diffusée par le Festival d’Automne facilite la lisibilité du pansori « Sugungga – Le Dit du palais sous les mers », présenté au Théâtre des Bouffes du Nord dans le cadre du diptyque coréen Rituel chamanique/Pansori. Ce soir-là, le public est divisé entre une intelligentsia cosmopolite coréenne, initiée au pansori. Et les autres qui, le nez dans leur brochure, découvrent que le pansori, apparu au 18è siècle, est à l’origine le chant de celui qui socialement « n’a pas le droit au respect », pratiqué par des forains, dans la rue. Par la suite, cette pratique vernaculaire s’est culturalisée, et des érudits ont voulu l’« anoblir » pour la fixer comme genre artistique.

Le pansori est aussi le lieu d’une résistance identitaire, contribuant à distinguer la littérature coréenne du patrimoine chinois. Aujourd’hui, seuls cinq pansoris ont survécu, inscrits en 2004 par l’Unesco au patrimoine culturel immatériel de l’humanité – détail qui ajoute une sorte de religiosité solennelle à la performance.

Sur scène, les éléments du canevas classique sont présents : une natte sert de plateau, un gosu joue du tambour soribuk, donnant le rythme aux interprètes Ahn Sook-sun, « Trésor national détentrice du patrimoine culturel » en Corée, et Nam Sang-il, maître dans l’art du chant improvisé. Objet scénique protéiforme, l’éventail sert à la fois de livre imaginaire et de support chorégraphique dans les séquences dansées.

Un horizon d’attente pourtant vite balayé par une série d’étonnements, quand nous arrivent les premières notes d’un chant rauque, guttural et vibratoire comme un blues, harmonieusement soutenu par un dispositif de relances entre tambour du gosu et interjections du public (olssigu). Loin d’une fixation rituelle et cultuelle de la dramaturgie, c’est la respiration et le rythme qui comptent : le dit du conte multiplie les digressions, répétitions et faux départs, où se glissent de formidables moments d’improvisation, de joute verbale, d’humour truculent et satirique. Le pansori est une forme hybride et polyphonique, moderne et universelle. Le pansori est subversif et rabelaisien.

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