Un heureux chiasme

Du luxe et de l’impuissance
Par

du luxe et l'impuissance

D.R

Le double imbécile du réel, c’est l’idée qu’on se fait du monde, des choses et de soi-même. Ces images stratégiquement cadrées, du miroir qui reflète un visage fardé aux cartes postales qui ne promettent que mensonges, sont toutes imbécilement impuissantes. La compagnie Ivan Morane met en scène le texte de Jean-Luc Lagarce « Du luxe et de l’impuissance » au théâtre du Petit Louvre, dans une intéressante version du jeu de loges mnouchkinien. Ici, le hors-scène confidentiel de la loge est frappé d’une compulsion de jeu, car les hommes cèdent à la « contemplation morbide de [leur] propre image ». Pas de « petit commerce », il faut faire cri, souvenir, slogan, fable de tout.

« Là, c’est l’entre-deux, la trace. » L’arrière-scène, habillée d’images mouvantes de particules proto-Big Bang puis d’un amas de lignes rebelles à la rectitude, évoque un Théâtre du Monde intranquille, une mutation du baroque à l’ère de la physique quantique. Et l’esprit de Pessoa surgit entre ces lignes qui refusent la fixation.

Le texte compile une variété d’éditoriaux et de billets de forme aphoristique commandés à Lagarce par des revues de théâtre. Mais la scène va détruire cette mise en ordre des mots : les pages arrachées du livre sont mécaniquement lues puis froissées et jetées à terre. Les mots sont impuissants et le Monde majuscule, vainement mondain. Au point que même la bibliothèque contenue dans cette valise n’est là que pour nourrir d’« imbéciles autoportraits ».

Ce tableau sombre et pessimiste sur l’anéantissement ouvre pourtant une brèche, que discerneront ceux qui croient au retour miraculeux de la « volonté de puissance » et au « luxe de la pensée ». Le double imbécile du réel, grâce à cette fine mise en scène, dévoile un heureux chiasme.

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