Feu! Chatterton, l’envoûteur dandy rock

Feu! Chatterton au Trianon
Par

(c) Fanny Latour Lambert

(c) Fanny Latour Lambert

Révélé au grand public en assurant les premières parties de Fauve en 2013 et 2014, Feu! Chatterton a définitivement acquis ses lettres de noblesse avec son premier album, sorti chez Barclay à l’automne dernier : « Ici le Jour (a tout enseveli) ». I/O était à leur concert du 17 février, au Trianon, à Paris.

Programmé dans une tripotée de festivals de la saison, nominé aux Victoires de la musique 2016, le groupe a creusé son sillon dans la scène pop francophone avec une aisance déconcertante : synthèse élégante entre rock et chanson à textes, Feu! Chatterton parvient à ne jamais sombrer dans les travers du genre. Les compositions, sophistiquées et portées par des arrangements léchés, à l’image de celles de leurs grandes figures tutélaires anglosaxonnes que sont Television ou Radiohead, ne cèdent que rarement à la facilité. Avec une pointe d’électro-pop, de slam et d’interludes de franche poésie, le mélange fonctionne.

Arthur Teboul fait partie de ces rares interprètes qui, comme Bertrand Cantat à son heure de gloire, ont un sens inné de la manipulation des foules. Son phrasé, qui entrelace de subtiles variations de rythmes et d’intensité, est hypnotique. Sa gestuelle de shaman sous LSD et son look de dandy vintage électrisent. En fait-il trop ? Peut-être. Mais, avec lui, même le fade refrain « Je t’ai toujours aimée » de Polyphonic Size est transformé en éraillement cosmique. C’est qu’Arthur pourrait sortir les pires banalités : elles iraient immédiatement rejoindre un autre espace-temps qui n’appartient qu’à lui. Et c’est tout sauf des banalités, justement, qu’il débite.

Les paroles, petits bijoux d’orfèvrerie signés de sa main, sont à la hauteur des plus grands paroliers de la chanson française – on a cité à raison, comme influences, Brel, Gainsbourg ou Bashung. On s’y promène dans les étendues à la fois festives et mélancoliques de la jeunesse, dans son langage teinté d’envies et de fougue, dans sa digestion organique de la poésie du XIXe siècle (moins celle des primo-romantiques que des symbolistes mâtinés de Bohème) et son invitation baudelairienne au voyage (Pays des palmes, Harlem…) : « Sur le champ / S’en allaient se perdre / Au milieu de l’ivre cohorte / Qui hâtivement élevait / Un grand bûcher pour se distraire /  Là, tout juste au cœur de la plaine ». Un regret, au Trianon, ce soir-là, de ne pas entendre assez les mots, perdus dans les fréquences graves et la reverb d’une balance très rock plus que chanson.

Le plus frappant, peut-être, chez Feu!, c’est cette capacité à faire sonner aussi bien des grooves irrésistiblement agitateurs de fessiers (Boeing, La Malinche…) que des moments de pur abandon comme « Côte Concorde », pendant lequel il a été difficile de contenir le frissonnement capillaire. Oui, leur démonstration artistique est sans doute moins politique que leurs grands-frères de Fauve ; on pourra juger, selon ses dispositions, leur esthétisme postural et hipster intello. Mais ce serait s’arrêter en cours de route. Car Feu! ne laisse jamais ses convives à la porte de son trip rétromoderne : il les embarque et semble leur murmurer à l’oreille : « Mon enfant, ma sœur, / Songe à la douceur / D’aller là-bas vivre ensemble ! ».

A Paris au Trianon les 7 mars, 4 avril, 11 mai. Au Printemps de Bourges le 14 avril.
« Ici le Jour (a tout enseveli) », Barclay, novembre 2015.

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