Foulée romanesque

Réparer les vivants
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Au Théâtre Paris Villette, Sylvain Maurice adapte le roman de Maylis de Kerangal Réparer les vivants, récit haletant d’un cœur qui voyage d’un corps à l’autre. Un spectacle poignant et d’une grande intelligence.

Un jeune homme en état de mort cérébral après un accident de voiture, et c’est toute la chaîne de la solidarité qui s’ébranle en 24h pour accompagner la famille dans le deuil et tenter de sauver d’autres vies grâce aux organes encore fonctionnelles du défunt et notamment son cœur. Le roman de Maylis de Kerangal parvient à traiter de sujet douloureux en suivant un récit précis et palpitant, tout en convoquant des images puissantes comme des fissures permettant à l’émotion de s’engouffrer comme un souffle.

C’est toujours une gageure d’adapter le roman au théâtre. Il n’y a pas de protocole, chaque œuvre est unique. Mais l’art théâtral a ceci de formidable qu’il permet d’inventer à chaque fois la meilleure forme pour traduire un objet d’encre et de papier en un objet de corps, de lumières et de sons. La seule matière commune, c’est la littérature, autrement dit la parole poétique. Cependant Sylvain Maurice réussit la prouesse de nous laisser au plus près de la perception d’un roman, et ce grâce à un dispositif simple et prodigieusement efficace : un acteur seul, tantôt immobile, tantôt marchant ou même courant sur un tapis roulant et au-dessus de lui, installé sur une arche, un musicien composant des ambiances pour accompagner le récit.

Maurice a réunit très justement deux interprètes passés maîtres dans l’exercice de peindre sur scène des images ”non visuelles”. Vincent Dissez se tient debout sur le fil du récit comme un funambule, nous tenant en haleine à chaque rupture de rythme, donnant à voir chaque personnage avec une grande subtilité : un geste de la main, une légère teinte différente dans la voix et tout est limpide ; Joachim Latarjet créé des nappes sonores électroacoustiques qui agissent comme des accélérateurs de sensibilité et d’attention. Tout est là pour affûter notre imagination comme un scalpel. Pas de casting à rallonge, pas de décors réalistes (le cinéma s’en chargera bientôt). C’est à nous de jouer ici. On ressort presque épuisé de cette course folle pour la vie et l’espoir tant le spectacle nous met en activité émotionnelle et réflexive. Qu’aurais-je fait à la place de ce père qui doit décider si son fils sera vidé de ses organes pour le bien d’inconnus ? Qui paye pour ce jet affrété en urgence pour transporter un cœur qui ne peut être greffé que dans les quatre heures ?

Ce qui fait la force et la nécessité de jouer Réparer les vivants au théâtre, c’est que cette réception si proche de la sensation de lire un roman soit-elle, elle est essentiellement différente car commune à toute la salle durant le temps de la représentation. Et c’est alors collectivement, à ce moment-là, que nous nous questionnons sur la place de la mort dans notre société et sur notre modèle de solidarité. Représenter Réparer les vivants est un acte politique, celui que permet le théâtre : amener les hommes à faire l’expérience ensemble de leur sensibilité.

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