Drugs kept me alive

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Autour de la scène, des flacons. De médicaments, d’alcool, de poppers, d’amour, d’éther. Ce que vous voulez. Et au milieu de cette sphère d’anxiolytiques qui le protège des attaques d’un public malveillant : un homme. Il est le pitre de votre enfance, le Pierrot gourmand de vos rêves et le junkie du coin de nos rues. Il est vous, il est moi, mais pourtant il n’est personne. Pourquoi ? Parce qu’il est addict. Alors, comme les accrocs de nos villes recroquevillés mort-vivants dans des cartons, il est seul, enfermé dans une bulle de savon qu’il s’est construit. Ce savon qui nous lave de nos péchés et nous fait sentir bon. Ce savon porte d’entrée dans l’ère civilisée.

Mais addict à quoi, au juste ? A l’amour, au sentiment et à l’Homme. Et c’est bien ça, le problème. Dans une société que Jan Fabre rejette en bloc, et ou si tout n’est pas mort, en tout cas le sentiment est enterré, cet homme ne peut-être qu’un zombie errant au milieu des cadavres d’un monde disparu depuis l’invention de la machine à vapeur, devenue sur scène cette machine à bulle/deus ex-machina poseur de bombes. Ici,  Pierrot gourmand se transforme alors en soldat de l’amour. Isolé dans les tranchées du sentiment, il cherche une transcendance. Pas un Dieu, non, Jan Fabre n’y croit plus, mais un moyen de s’élever.

Jan Fabre, dramaturge romantique pour enfants ? Première nouvelle. Car oui, à le voir nous imposer la vision de ce soldat de l’amour à la gestuelle erratique et aux yeux brisés par ce qu’il a vu, nous hurlant au visage « AM I SICK ?? », on se demande si le metteur en scène n’aurait pas un bisounours coincé en travers de la glotte.  Un bisounours parce que comme d’habitude, il dégurgite sur le bavoir du monde ses incapacités, mais les y range toutes cette fois-ci dans la catégorie de celles que l’amour peut résorber. C’est étonnant, et à vrai dire, un peu décevant. Décevant parce contrairement à l’habitude, où nous est proposé un état du monde auquel le théâtre pourrait être une réponse, ici tout est doux et les obstacles en travers de nos vies nous sont extérieurs. Malgré l’intrinsèque enfer du propos, “Drugs kept me alive” agit et se développe en fait presque comme un conte. Pour adultes, mais un conte tout de même. Alors… échec ? Surtout pas ! Et c’est d’ailleurs tout l’intérêt des formes que présente en ce moment le Théâtre de la Bastille. Avec elles, le spectateur apprend à voir un nouveau Jan Fabre sans oublier l’autre. Et comprend qu’un artiste peut-être à la fois ce qu’il à été et ce qu’il est.

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