Jemmett, farceur shakespearien

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(c) Mario del Curto

(c) Mario del Curto

« Presque Hamlet » et « Shake » avaient propulsé Dan Jemmett, au début des années 2000, sur la scène internationale. Quinze ans après la création du second au théâtre Vidy-Lausanne, voici sa reprise pour une nouvelle tournée avec sa recréation au théâtre de Carouge en début de saison dernière. L’occasion de redécouvrir l’univers déjanté du metteur en scène britannique.

Libre adaptation de « La Nuit des rois », « Shake » est présenté au Lyceum pour la première fois devant un public anglophone, dans le cadre du Festival d’Édimbourg. Et peut-être fallait-il un Anglais pour s’attaquer à déconstruire Shakespeare de la sorte, autour d’une traduction entièrement actualisée (la pièce est jouée en français avec des sous-titres en anglais) par Marie-Paule Ramo. Un choix radical, celui de retrouver pleinement la dimension de la farce shakespearienne, face à des adaptations contemporaines généralement plus soucieuses de l’esthétique discursive que du comique.

Mais le divertissement chez Jemmett n’a rien d’une compromission au rire facile : il laisse intacte la complexité du texte de Shakespeare. Tout repose sur le travestissement, qui conduisait au xviie siècle, selon les règles de bienséance en cours, à ce que ce soit un homme qui joue le rôle d’une femme (Viola) déguisée en homme… L’absurdité de ce comique de situation, « Shake » en tire parti grâce au resserrement de son casting : cinq comédiens pour dix-huit personnages ! Un vrai plaisir de jeu d’acteur qui renforce le vaudevillesque de la pièce, parfois un peu dans l’excès (la bouffonnerie insistante de Toby et son Andrew-marionnette), mais jamais dans la vulgarité.

Du théâtre de la jubilation, donc, rendu possible grâce à une mise en scène ultramaîtrisée autour d’une scénographie efficace : cinq cabines de plage, portes d’entrée et de sortie aussi bien que loges miniatures. Mais aussi un rythme tenu, ponctué par les interventions du Fou (ce « corrupteur de mots », dixit le Grand Will), sorte de coryphée dont l’humour à froid se décline en lousy jokes, et qui anime musicalement le plateau avec une platine de 33 tours diffusant des tubes d’une époque révolue. L’esthétique un peu rétro est renforcée avec justesse par les personnages d’Olivia (Valérie Crouzet) et Orsino (Antonio Gil Martinez), caricatures désuètes et empêtrées dans les jeux de l’amour, qui contribuent à faire de « Shake » un spectacle hilarant, à la légèreté assumée et salutaire.

En tournée à la Scène nationale de Sète les 11 et 12 mai 2017.

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