Passé composé

Maintenant que nous sommes debout
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Il est un moment dans une vie où l’exploration des replis de la mémoire familiale, réelle ou imaginaire, s’impose comme une exigence. Tandis que, dans le IN du festival, « Saïgon » se livre à l’exercice avec tiédeur et consensus, Vanessa Bettane et Séphora Haymann affrontent leur psychogénéalogie dans une très jolie performance à la Manufacture.

« Ma mémoire m’a été contée. Je reconstitue. Je construis en reconstruisant. Je mets bout à bout des souvenirs restitués, c’est ce qui constitue mon histoire » : l’introduction du spectacle laisse peu de doutes quant à la nature du projet, et l’on se serait sans doute passé de cette présentation aussi explicite. Mais, très vite, on est pris par la dynamique reliant les deux jeunes femmes, qui n’a plus rien de démonstratif. Sur la piste encore tiède de leurs origines maghrébines (Algérie pour l’une, Maroc pour l’autre), elles se mettent en marche par la parole vivifiée de leurs parents et grands-parents qui ont connu la guerre ou la déchirure de l’exil. L’intelligence de leur projet est de ne pas avoir été réduit à une dialectique simpliste de confrontation générationnelle, mais d’utiliser un jeu de miroirs et de croisements entre les deux familles pour interroger un passé complexe, parfois enfoui, refoulé ou fantasmé.

Ici, pas de tire-larmes facile ni de raccourcis de pensée. On doute. On questionne. Flirtant avec le théâtre documentaire et l’autobiographie-collage, on retrouve la délicate sensibilité d’un Rabih Mroué creusant le sillon de son Liban familial. Réalité et fiction s’entremêlent dans un patchwork drôle et doux-amer. La composition est inégale, avec quelques creux inévitables au regard d’un travail reposant en partie sur l’improvisation. Mais rien qui ne soit pas pertinent avec une construction suivant le parcours tout aussi fragmenté et vulnérable de la mémoire. On est séduit par le travail d’écriture de plateau, par son rythme, sa fluidité, sa fragilité aussi ; par la scénographie sobre et précise, autour de cette « valise en carton » des souvenirs d’autres vies. Chacune des comédiennes a son moment de grâce : Séphora, dans cette scène où elle crie son incompréhension face aux attributs physique de son identité ; Vanessa et son glaçant interrogatoire de poste-frontière : «  Qu’est-ce que ça fait d’être Français ? ».

Par le pouvoir de la parole, le passé se recompose, s’apprivoise. Alors, maintenant qu’on est debout, on fait quoi ? On avance, tant bien que mal, sur sa route, qui n’appartient qu’à soi.

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