C’est par écho au courant de l’architecture moderne (son usage efficace du béton brut, sa massivité écrasante), qu’Achille Mbembe forge le concept de « brutalisme » dans le champ, cette fois, de l’expérience humaine contemporaine, et des différentes formes de violence – de brutalité – qu’elle inflige au sujet. Le brutalisme désigne la façon dont la raison économique, politique, technologique, prennent pour cible le vivant, transforment celui-ci en matière première, abolissant ainsi le partage entre humain et non humain – tout corps étant réduit à un statut de « corps-combustible ». A l’âge du brutalisme, « âge de l’être fabricable dans un monde fabriqué », c’est le corps lui-même, non plus seulement la force de travail, qui sert de monnaie d’échange, par exemple à travers la vente de plasma. La brutalisation des vies humaines consiste en cette pénétration du capital dans toutes les sphères humaines ; la violence systémique de nos démocraties libérales s’insinue dans les corps, notamment des plus faibles, par un processus de « molécularisation », donc de déréalisation. Tel est le projet capitaliste, explique Mbembe : constituer un monde « sans dehors inappropriable », dans lequel les corps superflus (nomades et/ou ne produisant rien) n’ont plus de place. « Brutalisme » est une synthèse passionnante sur les causes et les manifestations de l’inhabilité du monde. Si le concept éponyme a une extension vaste, toute la force de l’essai est de l’analyser au travers de phénomènes précis, que Mbembe expose avec une rigueur argumentative admirable : l’infrastructure planétaire, envisagée désormais sur le mode de la computation ; la “technolâtrie” et ses effets (élimination de la substance au profit de la vitesse, réduction à l’« ego-domaine », devenir-image du sujet et dissolution du surmoi qui l’accompagne) ; le « virilisme patriarco-colonial » ; l’avènement d’une raison calculante et d’un retour  simultanée de l’animisme  sont autant de manifestations et de paradoxes du brutalisme.

Sans mobiliser l’omniprésent lexique du moment (à base de collapsologie et d’anthropocène), Achille Mbembe forge ses propres concepts (« thermopolitique », « corps-frontières », « nationalisme vitaliste », « panique génitale »), leur apporte de rigoureuses définitions et exemples. C’est sans compter sa prose, ses fulgurances littéraires, et l’amplitude de son regard :  à la fois celui, inactuel, de l’historien qu’il est, celui d’Africain – continent dont le penseur n’a cessé d’attirer sur le caractère de « laboratoire du monde »-, celui, enfin, de penseur cosmopolite. Le constat est sombre, mais Achille Mbembe envisage des “solutions” pour un monde plus fréquentable : obfuscation, multilocalisation, imprévisibilité, politique de l’en-commun et authentique “capacité à la vérité”.

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