Donnant de l’air à l’allégorisme appuyé de ses précédentes créations pour grands plateaux (« Art. 13 » et « Les Contes immoraux »), Phia Ménard renoue avec le symbolisme politique de ses débuts — celui qui bouleverse parce qu’il nous place à l’intérieur des images, qu’il nous rend co-poète·sse des visions inouïes fomentées par l’artiste.
« Nocturne (Parade) » ressemble à ces lugubres attractions foraines qu’on croise parfois dans les romans d’Antoine Volodine : ces cirques crapoteux et métaphysiques, ces théâtres désolés qui tiennent lieu d’utopie malade, de triste espace de sublimation au cœur de la dystopie définitive qui les entoure. Les figures transparentes qui trouent la nuit noire de Phia Ménard ont d’ailleurs quelque chose de l’ange mineur. Ces chevaux plus blancs que blancs, ces voltigeur·se·s innocent·e·s sont les fragiles artistes d’un triste cirque où les forces du mal, moins aériennes qu’orageuses, moins centrifuges que centripètes, tirent ces buées épiques vers le centre, vers la coulisse de la piste, vers le tombeau de l’œuvre – et désespèrent leur énergie du désespoir.
Constamment sublime dans ses inventions visuelles toutes jamais vues, dans sa capacité à renouveler les modes d’apparition, à déclencher un champ de forces sans inertie, « Nocturne (parade) » ne dilue pas le tragique dans l’esthétique et ne sacrifie pas non plus l’émerveillement au terrifiant. Les numéros s’enchaînent comme s’égrènent les « Feuillets d’Hypnos » de René Char, poèmes écrits en d’autres temps troubles, traversés par les mêmes ténèbres et les mêmes regains. Mais voilà qu’un effet de réel surgit dans la nuit : chargée par toute l’inquiétude sur l’art et sur le monde que son spectacle a sensiblement suggérée, la maîtresse royale vient se coucher, désœuvrée, sur ses petits souliers noirs. Cette image déchirante, parce que soudainement littérale et incarnée, d’une artiste-albatros privée d’ailes, pourrait être le dernier char de la parade. Mais rien n’y fait : par facilité symbolique diront les un·e·s, par générosité et poésie politique répondront les autres, Phia Ménard refait valser le manège, apprivoise d’autres forces vives, animales et végétales – et donne la victoire aux marionnettes plutôt qu’aux pantins.


