Adapter les silences

Karamazov
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KARAMAZOV - D apres les freres karamazov de Fiodor DOSTOIESKI - de JEAN BELLORINI - Mise en scène, scénographie et lumière : Jean BELLORINI - Traduction : André MARKOWICZ - Adaptation : Jean BELLORINI, Camille DE LA GUILLAUNNIERE - Costumes, accessoires : Macha MAKEIEFF - Musique : Jean BELLORINI, Michalis BOLIAKIS, Hugo SABLIC - Son : Sébastien TROUVE - Coiffures, maquillage : Cécile KRETSCHMAR - Assistanat à la mise en scène : Mélodie-Amy WALLET - Avec : Michalis BOLIAKIS - François DEBLOCK - Mathieu DELMONTE - Karyll ELGRICHI - Jean-Christophe FOLLY - Jules GARREAU - Camille DE LA GUILLONNIERE - Jacques HADJAJE - Blanche LELEU - Clara MAYER - Teddy MELIS - Marc PLAS - Geoffroy RONDEAU - Hugo SABLIC - Dans le cadre du 70eme festival d Avignon - Lieu : Carriere de Boulbon - Ville : Avignon - Le : 09 07 16 - Photo : Christophe RAYNAUD DE LAGE

(c) Christophe RAYNAUD DE LAGE

Comment amener sur la scène cette œuvre colossale de Dostoïevski ? Rencontre avec Camille de la Guillonnière, acteur qui a également signé l’adaptation.

Après la première lecture commune, Camille arrive avec des propositions de coupes. Il effectue trois versions, qui évoluent en fonction des répétitions. Chaque acteur s’empare du texte et le construit au fur et à mesure du travail avec le metteur en scène. Tout peut arriver en répétition. C’est ici que tout se crée. Ce qui semble important, c’est d’extraire l’essence même du texte, prendre du recul et tout axer sur la compréhension du spectateur. « Nous ne sommes pas là pour être indigeste, il faut des envies qui correspondent à celles du lecteur qui devient ici spectateur. Il faut essentialiser sans simplifier. Il ne s’agit pas de faire un “Karamazov pour les Nuls”, il faut garder la complexité du roman. »

Tout réside en une règle pour Camille : il ne faut jamais couper à l’intérieur des passages. C’est la clé pour ne pas dénaturer l’écriture. La poésie naît de la musicalité d’un texte. L’adaptateur ne donne pas les réponses : il s’occupe de la musicalité de l’ensemble. Ici, être fidèle à ce texte, c’est surtout être fidèle à André Markowicz, le traducteur. Il s’agit de retrouver sa musique, son rythme, sa langue. Au lendemain de la première, Markowicz a écrit : « Le spectacle que j’ai vu, il avait toute la force des phrases de Dostoïevski – et, je dois le dire, les acteurs de Jean Bellorini n’ont pas changé une seule phrase, j’ai l’impression, c’est vraiment, oui, mon texte que j’entendais, dans le rythme que, moi, j’entendais – et nous n’avons travaillé ensemble que pendant deux séances, tout y était, chaque point y était à sa place, chaque virgule prise en compte, aucune faute d’intonation. Je peux le dire, j’entendais ma langue. Je dis “ma” langue, parce que c’est la mienne, celle de mon Dostoïevski, c’est ce que, moi, le traducteur, j’entends du russe. »

Quand on parle à Camille de la complexité de l’œuvre, il semble étonné : « C’est une famille qui va mal, qui est au bord de l’explosion. On assiste effectivement à la complexité de ces êtres, mais l’intrigue est simple. » Mais comment faire pour aborder une telle œuvre ? « L’envie de départ, le vrai coup de cœur de Jean, c’était le grand inquisiteur. Cela devait être le point central. » C’est une partie du texte qui soulève un des grands thèmes des Karamazov, celui du rapport au Divin. En vis-à-vis, il semblait évident que le fil rouge devait être les scènes des enfants : « Il y avait cette envie de montrer ces scènes qui auraient pu être mises de côté. » L’histoire de ces enfants témoigne du rapport à la cruauté.

Chez Bellorini, c’est au spectateur de combler les espaces par son imagination. Tout se passe dans les silences. Les moments de narration coupés existent toujours en filigrane derrière les répliques. Pour les comédiens aussi c’est important d’être toujours chargé du roman dans sa globalité. Il faut en permanence faire advenir toute sa complexité. Tout est appris, même si ce n’est pas toujours prononcé. « Il ne faut pas avoir peur des différents rythmes. Les scènes ont toutes des rythmes différents. » C’est comme lire un livre. Parfois on lâche, on reprend. Il faut que cela reste la découverte d’un texte, le spectateur doit être au même rang que le lecteur. Camille finira par citer Copeau, qui disait : « Quand je prends un texte, la question n’est pas de savoir ce que je vais en faire, mais ce qu’il va faire de moi. »

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