« Mettre un décor dans un décor »

Les Frères Karamazov
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Lorsque, sur proposition de l’agglomération Plaine Commune de Seine-Saint-Denis, Patrick Devendeville, directeur technique de la MC93, accompagne sa nouvelle intendante, Hortense Archambault, en repérage dans les anciennes usines de chaudières Babcock à La Courneuve, il découvre un immense site fermé depuis une vingtaine d’années et laissé à l’état de friche. « Tout était vide. Il n’y avait rien. Pas de portes. Pas d’électricité. Juste une toiture et un sol à peu près droit. » Un an plus tard, remis aux normes réglementaires obligatoires grâce au concours de plusieurs spécialistes, le lieu peut accueillir une production théâtrale à sa dimension monumentale : « Les Frères Karamazov » dans la mise en scène de Frank Castorf pour ouvrir le 45e Festival d’automne.

L’entreprise démesurée représente plusieurs défis en termes de préparation, surtout qu’en France la tradition allemande du théâtre hors les murs n’a quasiment pas cours. « Concernant l’implantation d’un spectacle déjà existant, notre travail était d’assurer une fidélité absolue aux volontés du metteur en scène et de les adapter aux conditions du nouveau lieu de représentation. » L’option choisie fut de « mettre un décor dans un décor. Masquer le lieu et en faire une simple boîte noire aurait été une erreur. Nous voulions respecter cet espace et le donner à voir. Seule la verrière a été recouverte de plastique noir. Le reste demeure ouvert et visible ». Frank Castorf a refait une maquette pour conformer son spectacle à la halle. Plus frontal et horizontal, le dispositif scénographique s’avère finalement plus proche de la première version du spectacle, créé à Vienne, en Autriche, dans un bâtiment de type industriel, que de la forme qu’il prend à la Volksbühne, où il est donné toute la saison en alternance. Le parcours labyrinthique des acteurs s’en trouve modifié. « Arrivés deux jours avant la première française, ils n’ont eu que quelques répétitions et un filage pour se familiariser avec l’espace, mais ils avaient répété les nouveaux déplacements en amont à Berlin sur un traçage au sol. Conformément à la mise en scène, les acteurs vont investir les recoins environnant la friche, et Alexander Scheer jouera en direct le long monologue qui ouvre la seconde partie à l’extérieur du bâtiment perché sur une grosse nacelle élévatrice. »

En raison des coûts importants de transport de matériels, seuls quelques éléments du décor imaginé par Bert Neumann viennent de Berlin. « Presque les trois quarts ont été reconstruits en dur ici. La datcha sur étages (haute de 8 mètres) et les studios intérieurs, le bassin d’eau, une bonne partie des palissades, l’église… Construit en parpaing, l’édifice a été commandé à des maçons qui, pour tricher, ont mis plus de sable que de ciment de sorte qu’il soit suffisamment léger pour être démoli dans quinze jours. » La réalisation a nécessité en tout « 60 tonnes d’échafaudages, 10 semis de bois, une dizaine d’entreprises et une équipe de 100 personnes mobilisées ! ».

Dans les semaines qui viennent, l’artiste circassien Johann Le Guillerm plantera son chapiteau à Babcock tandis que le danseur Boris Charmatz proposera une déambulation dans l’espace brut totalement mis à nu. Ces différents événements artistiques inaugurent le mandat d’Hortense Archambault à la MC93 actuellement en travaux. Pour Patrick Devendeville, après quarante ans de métier dont quatorze passés à Bobigny, « c’est une super expérience ! Elle arrive avec un projet différent qui nous apporte une fraîcheur et bouscule nos habitudes dans la maison. En très peu de temps, elle a étudié tout le terrain du département et développe un travail local important. La maison rouvrira cette saison avec un nouveau souffle et beaucoup d’élan ».

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