Philippe Quesne, la taupe pour guide

La Nuit des taupes
Par

(c) Martin Argyroglo

(c) Martin Argyroglo

Invité pour la première fois au Kunsten, Philippe Quesne y déploie un monde allégorique et caverneux peuplé de taupes géantes dans un projet à double facette : « Welcome to Caveland! »

De New York à Tokyo, Philippe Quesne figure parmi les rares artistes français à se produire aussi régulièrement sur la scène internationale et a souvent présenté ses pièces en Belgique, contrée devenue une fidèle de son travail. « À l’échelle de ce petit pays, il y a un réel intérêt pour la singularité et la diversité des créateurs et auteurs de spectacles, pour leurs démarches et les différentes formes qu’ils inventent dans toutes les disciplines confondues. » L’artiste plasticien, auteur et metteur en scène se nourrit de la perméabilité des genres et y trouve une réponse probante à la nécessité de revitaliser un paysage théâtral parfois moribond. « Ici, on n’est pas confronté à la pénible question des catégories qui pèsent sur le théâtre français. Un peu comme à Berlin, le public belge est jeune, très mélangé et ouvert. Le Kunsten est emblématique de cela dans la mesure où il a toujours été un endroit curieux du monde. »

Philippe Quesne propose à Bruxelles un projet protéiforme composé de sa nouvelle création, « La Nuit des taupes », présentée au Kaaitheater, et d’une installation, « Welcome to Caveland! », issue du même univers esthétique. Pensées comme les deux facettes d’une même médaille, la pièce et l’installation s’inscrivent dans une grande thématique autour du souterrain, avec la mise en place d’un dispositif gonflable représentant une grotte en plastique noir, « un peu comme le ventre d’une baleine ou le fond d’une caverne minimaliste, une sorte d’abri précaire et néanmoins indispensable ». De nombreux artistes et penseurs l’animeront. « Leur univers est habité de présences inhérentes aux cavernes et développe, de manière onirique et plastique, les notions de territoire et d’utopie que j’aime explorer. »

Depuis une dizaine d’années, le fondateur de la compagnie Vivarium Studio et actuel directeur du théâtre Nanterre-Amandiers se fait entomologiste et construit des petits mondes insolites et fragiles. « Mes microcosmes reposent sur une joie de vivre teintée de mélancolie. Ils sont soumis à la menace de la catastrophe, et ils apprennent à dompter cette menace en perdant leur insouciance. » Cette fois, il met en scène la vie des taupes. « C’est un animal extrêmement sensible et solitaire. Aveugle et peu sociable, elle se replie et pressent tout. Avec ses capteurs sensoriels, elle renifle, repère, alerte, comme un espion. Elle a ce pouvoir intuitif de présager du danger et d’aller contre. » De quel monde la taupe est-elle l’allégorie ?

Par un habile jeu de correspondances qu’il affectionne, Philippe Quesne commence son spectacle là où il avait laissé le précédent : la taupe figurait déjà dans « Swamp Club », qui relatait la vie d’un centre d’art perdu dans un marécage devant lutter contre sa possible destruction. « J’ai écrit cette pièce pour parler de l’artiste en résidence et en résistance. Je vois dans la taupe une bonne métaphore de cette figure qui doit apprendre à se défendre et à trouver ses voies singulières. Creuser son terrier, chercher son monde et ses excroissances de reproduction de terre et de matériaux comme dans un écosystème… C’est bien la condition de l’artiste aujourd’hui. »

Avec ses acteurs-taupes-musiciens, Quesne veut donner corps à l’organicité et à la réflexivité de la vie animale : « Je pense, comme beaucoup d’artistes, qu’il n’est plus suffisant d’observer le monde via le regard des humains. Une identification humaine n’est pas le seul moyen d’appréhender le monde. L’homme n’a d’ailleurs pas toujours été un guide pertinent, surtout ces derniers temps. Décaler le regard, comme disent l’anthropocène et Bruno Latour, se mettre à la place d’une plante, d’un rocher par exemple ; pourquoi pas d’une taupe… J’ai envie de repartir aux origines. Comme la taupe, je m’engouffre, m’enfouis pour comprendre. Comme dans un purgatoire social et esthétique, la caverne est un endroit de réflexion, de poésie, d’émotion. Il me faut descendre dans les profondeurs pour comprendre d’où on vient et où on va. »

Parce qu’il faut continuer à rêver d’utopie sur le plateau, Quesne y déploie un grand tableau vivant qui se débarrasse de l’humain pour mieux observer l’humanité.

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