« Histoire de la misogynie, chapitre 1 » : l’exposition qui vous prend aux tripes

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instruments d’avortement, notamment du savon et une seringue à lavement largement utilisée pour interrompre les grossesses en l’insérant dans l’utérus. Cela entraînait une fausse couche mais également, souvent, le décès de la femme. Dès le XVe siècle, ces épais cylindres à piston furent utilisés pour nettoyer les intestins, mais le tube de remplissage pouvait être remplacé par un plus long tube afin de rincer d’autres parties du corps. Par ailleurs, cet instrument remplissait la condition nécessaire pour tout outil destiné à l’avortement : il n’éveillait pas les soupçons. L’avortement étant illégal, divers objets étaient reconvertis à cet usage ; lors des contrôles de police, tout objet suspect était relevé. Les avorteurs pouvaient ainsi dissimuler leur activité mais le manque d’hygiène et l’absence d’encadrement médical résultant de l’interdiction juridique coûtèrent la santé et parfois même la vie à de nombreuses femmes. Musée de la contraception et de l’avortement à Vienne, Autriche, août 2015. Avec l’aimable autorisation de l’artiste / INSTITUTE.

On ne ressort pas indemne de l’exposition présentée par Laia Abril. « Histoire de la misogynie, chapitre 1 : de l’avortement ». L’intitulé de l’exposition a la sobriété clinique de sa démonstration : le corps des femmes, et plus particulièrement leur utérus, fait partout dans le monde l’objet d’un contrôle étroit qui confine à la haine.

Mais ne vous y trompez pas : si la démarche de la jeune photographe est rigoureuse et scientifique, les sentiments qu’elle suscite tiennent plus de la révolution intime. On s’imaginait tout connaître de l’avortement, de ses conséquences et de ses luttes, on sort de cette exposition bouleversé, avec l’impression de toucher du doigt, pour la première fois, toute la profondeur du sujet. C’est un pénis en érection recouvert d’une drôle de capote qui accueille le visiteur, dans ce bel espace du Magasin électrique. Le texte qui accompagne la photographie se veut pédagogue : « Couramment utilisés jusqu’au xixe siècle, les premiers préservatifs étaient fabriqués en Autriche à partir des vessies de poissons-chats et d’esturgeons. »

D’histoire et de géographie, il sera beaucoup question dans ce voyage au pays de la contraception et de l’avortement, qui balaie très largement les pratiques actuelles. Au gré des portraits et des documents, on découvre d’abord des visages et des histoires qui vous prennent aux tripes : celle d’une fillette, au Nicaragua, devenue mère à neuf ans à la suite d’un inceste, dont le gynécologue expliquait la « maturité gynécologique » pour justifier qu’elle l’ait menée à son terme. Celle d’une jeune femme âgée de dix-neuf ans, dénoncée par son médecin à la police, menottée sur son lit d’hôpital, après un avortement illégal au Brésil.

Du tourisme de l’avortement. Marta (Cracovie, 29 ans). Le 2 janvier 2015, elle fut contrainte de se rendre en Slovaquie pour avorter, car l’interruption de grossesse est illégale en Pologne à moins que la santé de la femme soit en danger, que le fœtus souffre d’une malformation ou que la grossesse résulte d’un acte criminel. Tombée enceinte pendant la période de Noël, elle dut attendre plusieurs semaines avant d’entreprendre le voyage. Ce attente anxieuse la poussa vers des méthodes désespérées (et moins chères) : « J’ai pris un bain bouillant et avalé une quantité importante de d’aspirine mais j’avais peur de me faire du mal. Je voulais juste que ça se termine, je voulais être plus forte que la loi. » Enceinte de sept semaines, avec 445 € sur elle (autrement dit tout l’argent qu’elle possédait), elle a monta dans un van avec deux autres filles enceintes à une station-service de Cracovie. Ensemble, elles se rendirent à Sliač, dans une clinique d’avortement spécialisée dans l’accueil des femmes polonaises. Bien que les 15 heures de route se soient bien passées, Marta dut faire face à son petit ami tyrannique de l’époque. « Il me suppliait de ne pas le faire […]. Lorsqu’au cours du trajet je l’ai appelé et que je me suis plainte de la mauvaise odeur dans le van, il m’a répondu : ‘c’est tout ce que vous méritez, les assassins doivent être traités comme du bétail.’ » Cracovie, Pologne, 2016. Avec l’aimable autorisation de l’artiste / INSTITUTE. /

Toutes ces histoires et tant d’autres – en Pologne, au Pérou ou au Salvador – décrivent comment, en avortant, les femmes y ont laissé un peu de leur dignité, de leur intégrité physique, quand ce n’est pas leur vie. Quelques objets, parsemés dans l’exposition ou photographiés, rappellent aussi la barbarie des méthodes abortives non médicalisées : bain bouillant ou séjour nocturne dans la neige, dents arrachées, pierre de 18 kilos posée sur le ventre, tiges en bois et en plastique, poivre de Cayenne… ou « se jeter en bas des escaliers ».

Et puis, il y a ce tas de cintres, qui forment une sculpture fragile et aérienne au cœur de l’espace investi par la jeune artiste. C’est l’objet le plus communément utilisé dans le monde par les femmes enceintes désespérées, pour avorter. Il n’y a pas d’échappatoire, même esthétique, à la terrible démonstration qu’administre Laia Abril. Un téléphone bleu pétrole posé sur une étagère accroche le regard : si l’on décroche le combiné, on peut entendre les menaces hargneuses des militants pro-life aux États-Unis : « You like killin’ babies, dont you? »

Issus de ces mêmes mouvements pro-life, les « avis de recherche » de médecins qui pratiquent l’avortement aux États-Unis rappellent combien ce droit est fragile, même lorsqu’il est légal : celles et ceux qui le défendent le paient parfois, eux aussi, de leur liberté et de leur vie. En prenant son sujet à bras-le-corps, sans en évacuer la moindre dimension, même religieuse, Laia Abril réalise un travail passionnant et bouleversant. Il se révèle essentiel. Si vous passez à Arles, il ne faut surtout pas passer à côté de cette exposition, tout simplement.

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