Le mystère de l’amour est plus grand que celui de la mort

Salomé
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© Dutch National Opera

À travers « Salomé », Strauss pose, avec un sens aigu de l’urgence tragique, le défi de la représentation du monstrueux et du morbide. L’érotique se mêle au religieux pour former une pulsion de mort plurielle : les paroles du prophète Jochanaan envers l’incestueuse Hérodias ; le désir incontrôlable de sa fille Salomé pour ce même homme ; les regards lubriques du Tétrarque envers sa belle-fille et nièce. Les personnages de la pièce d’Oscar Wilde se trouvent teintés des questionnements d’une société nouvellement initiée à la psychanalyse et en prise conflictuelle avec son passé.

Ces thèmes, et plus particulièrement le défi dramaturgique de la représentation de la mort sur scène, Ivo van Hove les a déjà abordés, de près ou de loin, au cours de sa florissante carrière. Ici, à travers le prisme de cette forme opératique ramassée, son geste se fait précis. Ses idées, simples mais efficaces, subliment le jeu scénique et vocal. On retrouve des éléments de sa grammaire scénique – notamment la projection vidéo – parfaitement insérés dans une intrigue placée en un temps plus moderne, mais toujours parfaitement travaillée par l’angoisse de la perdition.

Le flamboyant casting prolonge très loin son intention. La prouesse technique de Malin Byström (Salomé), qui endosse ce rôle de soprano dramatique avec brio, est bouleversante. La précision des consonnes et l’expressivité des jeux d’acteurs(trices) sont très justes. Il ne sera également pas superflu de saluer les performances de Lance Ryan (Hérode), Doris Soffel (Hérodias) ainsi que Peter Sonn (Narraboth), bluffant en officier transi, usant d’une pureté vocale et d’une richesse de timbre splendides. Avec Daniele Gatti à la baguette du Royal Concertgebouw Orchestra, la partition se réanime de manière saisissante.

Ainsi, Salomé trouve ici une dimension spectaculaire qui s’incarne dans un oxymore des plus terribles ; tel un fruit gâté, la désirable princesse de Judée fait exploser au grand jour une hubris dévorante. Quel dommage que le personnage du prophète (Evgeny Nikitin) semble moins abouti. Plus lourde et moins convaincante sur scène, cette figure de la foi interroge. Si Ivo van Hove brouille volontairement toute tentation de manichéisme, ici réside un point moins clair de sa mise en scène. La représentation du meurtre final avec son filet d’hémoglobine, elle aussi, défait quelque peu la subtilité qui était alors à l’œuvre. Cependant, avec le climax de la danse des sept voiles et le baiser volé sur les lèvres du mort, la pièce garde jusqu’au bout une puissance jubilatoire transcendante.

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