Le Chaînon Manquant : ambiance d’optimisme prudent

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"Zaï Zaï Zaï Zaï" - collectif Jamais Trop d’Art ! - Le Chaînon Manquant

« Zaï Zaï Zaï Zaï » – collectif Jamais Trop d’Art ! – Le Chaînon manquant

Rendez-vous professionnel d’un large réseau de programmateurs, le festial Le Chaînon manquant, à Laval et Changé, est également ouvert au public, avec des jauges fixées à 80 %. Malgré les circonstances, les professionnels se sont massivement déplacés.

Dans le programme, les propositions les plus diverses se croisent, où les artistes aguerris côtoient la « jeune création »… dans une mesure raisonnée. À choisir un coup de cœur, on balance entre « Zaï Zaï Zaï Zaï », du collectif Jamais Trop d’Art !, et « J’aurais aimé savoir ce que ça fait d’être libre », de Chloé Lacan.

Le premier est un spectacle de théâtre de rue dérivant de l’œuvre graphique très connue de Fabcaro, et il en restitue à merveille le côté absurde, halluciné, syncopé. L’empilement de trouvailles décalées, qui au final produit un effet de révélation du réel, dans un déplacement trop infime pour être confortable, est revisité avec beaucoup d’humour. Les acteurs sont investis dans leurs rôles et négocient ruptures et bascules avec une maestria réjouissante.

Le second est un spectacle de théâtre musical engagé, où l’artiste a visiblement mis toutes ses tripes. Cela lui confère une intensité troublante, crée une intimité étrange entre la scène et la salle. Même si on a parfois le sentiment que Chloé Lacan force un peu, et qu’elle prend des raccourcis à l’occasion faciles entre la vie de Nina Simone et les échos qu’elle suscite en elle, on ne peut nier la qualité musicale et la sincérité de la proposition. Nicolas Cloche, qui l’accompagne comme musicien, est une merveille de finesse et d’enthousiasme.

"Matiloun" - Clemence Prévault - (c) Antonio Bento

« Matiloun » – Clemence Prévault – (c) Antonio Bento

Ce n’est là qu’un aperçu de ce qui était proposé. En marionnettes, le virtuose Javier Aranda montrait « Vida », joliment écrit et mis en partition corporelle avec une dextérité renversante. Thierry Collet présentait « Que du bonheur… », très intelligemment pensé autour du télescopage entre mentalisme et technologie : quelle place reste au magicien quand les machines peuvent tout prédire de nous ? Le Cirque Inextremiste était venu avec « Extrémités », un spectacle construit autour d’équilibres particulièrement osés, sur un fond d’humour grinçant qui contraint les spectateurs à d’inconfortables prises de conscience. « Matiloun », de Clémence Prévault, mérite le détour en jeune public, car ce spectacle composite, même s’il est perfectible du point de vue des moyens technologiques qu’il déploie, a l’immense mérite de mettre finement en images ce qu’est l’art hors les normes, à travers la figure de l’artiste Jean Bordes. Un spectacle sensible et très inventif, une ode à la créativité et à la différence. « Rouge Chaperon », de la compagnie DK59 Gilles Verièpe, transposait de manière tantôt abstraite tantôt illustrative, mais avec des partis pris esthétiques très forts, le conte du « Petit Chaperon » au travers de la danse et d’une mise en musique très percussive.

On en ressort avec le sentiment que la prise de risque artistique reste modérée dans les choix de programmation, mais le plaisir du spectateur est bien au rendez-vous, et on prend la mesure de l’envie des artistes de rencontrer à nouveau le public.

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