© Pierre Planchenault

Laissez-moi vous compter en quelques mots le mythe du berger Aristée qui vit toutes ses abeilles mourir pour avoir poursuivi la belle Eurydice. Cette dernière, dans sa fuite, fut piquée par un serpent et mourut. Le dieu Protée, à qui le berger s’en alla demander conseil, lui recommanda, pour apaiser la colère des dieux et gagner les faveurs des nymphes amies d’Eurydice, de leur sacrifier quatre jeunes taureaux. Des carcasses ensanglantées jaillirent alors des essaims d’abeilles frétillantes qui envahirent les plaines et les champs. « Focus, festival de la ruche » a été pensé en amont de la crise par Catherine Marnas. Et pourtant un tel festival, présentant des étapes de travail, des performances et des lectures, prend tout son sens aujourd’hui. L’essaim que l’on croyait éteint, prostré, vivait et bourdonnait encore au cœur de ce lieu que Catherine Marnas se plaît à comparer à une ruche. C’est à une véritable « bougonia » que l’on a assisté à Bordeaux. Tel Aristée, nous nous sommes présenté inquiet et troublé, ne sachant pas dans quel état nous retrouverions notre essaim qui semblait inerte depuis de longues semaines, d’interminables mois. Il faut croire que cette crise mortifère a démultiplié les forces de ces mille abeilles qui, renaissant des entrailles de la bête abattue, ont porté sur le plateau de doux fruits presque mûrs.

Restons-en là pour l’analogie apicole. Parlons plutôt des artistes et de leur travail. À notre grand regret nous n’avons pu être présent qu’à une seule journée sur les deux que compte ce jeune festival. Il est rare de voir une étape de création et que l’on nous ouvre les portes de la fabrique. Nous avons eu la chance d’assister récemment à un moment de recherche du Collectif Denisyak au Glob Théâtre (Bordeaux) mais le théâtre français, soumis au sacro-saint principe de l’œuvre, tient encore dans son ensemble à cacher les coutures et les jointures pour ne présenter au public que le vêtement parfaitement taillé. Et pourtant, quel plaisir il y a à voir les artistes au travail, à entrapercevoir, au détour d’une phrase ou d’un geste, la recherche, le tâtonnement et parfois l’échec. Nous sommes avec les comédiens et les musiciens sur le plateau. Nous participons à leur exploration. Nous les regardons, nous captons leurs fragilités, ils ressentent notre émotion et en tirent (tireront ?) parti.

Julien Duval, dont la mise en scène du texte de Philippe Dorin “Dans ma maison de papier, j’ai des poèmes sur le feu” nous avait enchanté, nous propose ici les contours naissants d’une petite forme autour du “Candide” de Voltaire dont l’ultime assertion « il faut cultiver notre jardin » devient le prétexte à une réflexion sur notre être-au-monde. On a voulu voir dans cette simple phrase une pensée si profonde qu’elle en était devenue superficielle. Julien Duval et Carlos Martins, dans “Paradeisos” en tirent la quintessence et nous convient à une promenade dans ce jardin encore en friche mais duquel se dégagent déjà des effluves douces et poétiques. Nous quittons la douceur de cet éden pour les enfers urbains du texte de Yacine Sif el Islam accompagné sur le plateau par Benjamin Yousfi. Les deux hommes ont été violemment agressés et insultés en septembre 2020 alors qu’ils rentraient chez eux. Yacine Sif el Islam, ancien élève de l’Estba, s’est saisi de cette violence dans “Sola gratia” pour nous la jeter en pleine face, non pas afin de s’en délester mais pour nous inviter à plonger avec lui dans les méandres d’une âme tourmentée et souffrante, dans les entrailles d’un corps malmené depuis longtemps déjà. La présence rassurante, discrète de Benjamin Yousfi, tissant les maux, accompagne le comédien dans cette catabase que la musique du talentueux Benjamin Ducroq met en valeur. La descente vers les Enfers n’est pas achevée, mais on connaît la fin. Elle sera du côté de l’enfance, de l’espoir. À cette violence débordante, répond celle, plus feutrée, de l’étrange et réjouissant “Spectacle inconnu” d’Aurélie Van Den Daele, naviguant astucieusement entre les écueils d’une mémoire vacillante comme l’image d’un film Super-8 et l’atmosphère froide et impersonnelle d’une salle des pas perdus de quelque Pôle Emploi. Fin de journée en compagnie du Collectif OS’O qui a décidé de travailler, en collaboration avec Riad Ghami, sur les fausses informations et leur cortège d’illuminés ou de personnes lambda en choisissant le motif des OVNI. “Qui a cru Kenneth Arnold ?” devrait ainsi prendre la forme d’une vraie-fausse conférence. Quoi de mieux, pour nous présenter leur projet embryonnaire, que de nous proposer une vraie conférence évoquant, dans une sorte de mise en abyme vertigineuse et particulièrement savoureuse, la vraie-fausse conférence à venir ?

Nous sommes reparti de ce festival ragaillardi. Ces retrouvailles furent une véritable fête où il ne manquait plus que quelques convives…

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