Matisse, Chagall et les toilettes

Gardien Party
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« Les gens ne nous demandent pas grand chose. Matisse, Chagall et les toilettes. » Proposée dans le cadre du festival d’Automne au Centre Pompidou à Paris, Mohamed El Khatib propose une nouvelle variation autour de sa recherche d’une forme de théâtre documentaire.

Cette fois-ci, il s’est associé à Valérie Mréjen pour collecter dans les musées de Paris, Lausanne, Vienne, Téhéran, New York, Saint-Pétersbourg, Marseille, Hambourg, Aubusson, Prague, Orléans ou Lisbonne, la parole de gardiens qui surveillent les trésors nationaux dans nos musées. Trois femmes et deux hommes viennent s’asseoir face à nous pour raconter des fragments de leurs vies, des anecdotes liées à leur métier : veiller sur la beauté des œuvres. Chacun parle dans sa langue, le russe, l’américain, le japonais, le français… Les deux metteurs en scène ont maintenu la langue maternelle de chacun pour préserver la véracité du dispositif documentaire.

« On peut faire théâtre de tout. » : la devise de Vitez n’effraie plus personne, elle est même devenue le mantra du théâtre contemporain. Malheureusement, il ne suffit pas que de vrais gardiens de musée nous racontent de vraies histoires pour qu’une vérité se dégage du plateau. Certes, on sourit souvent pendant « Gardien Party », on s’intéresse (à distance) au sort de chacun. Car se dégage de toutes ces paroles une certaine délicatesse et un réel engagement pour les musées qui les emploient. D’autant que mettre en jeu la parole de celui qui d’ordinaire ne parle pas est une idée en soi. Une idée qui traverse le travail de Mohamed El Khatib, qui aime mettre en valeur des invisibles sur un plateau. On se souvient de Corinne Dadat, cette femme de ménage qu’il a magnifiquement mise en scène.

Qu’est-ce qui marchait alors et qui fonctionne moins maintenant ? Il manque peut-être une touche de fiction, de la poésie aussi (même si l’intervention du gardien de nuit-danseur ajoute une dimension plus vivante et plus intime), car le théâtre nous l’enseigne, que c’est avec du faux que l’on atteint le vrai. Dans le cas présent, on entend des voix qui jouent à ne pas jouer, chacun prend la parole à tour de rôle, les anecdotes s’ajoutent aux anecdotes, mais si le documentaire est là, c’est le théâtre qui ne vient pas. On sent que tous ont appris la partition de leur propre parole. On entend davantage les défauts des amateurs, et on oublie leurs belles fragilités. Enfin, on se surprend à s’ennuyer, comme si nous devions surveiller une œuvre dans un musée, mise en abyme du dispositif. La réalité ne suffit donc pas au théâtre, même si par éclat, elle parvient à nous amuser : « Si tu travailles mal à l’école, tu finiras assis sur une chaise, comme le monsieur ou la dame ».

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