Lettre à Meyerhold

Mon cher Meyerhold,

Ce soir, je pense à toi. Je me souviens de toi. À cause du vieux Tchekhov… Pourquoi vieux ? Il est mort à quarante-quatre ans alors que toi tu en avais soixante-six. Lui, crachant ses poumons entre deux coupes de champagne à Badenweiler. Toi, fusillé secrètement (après avoir été torturé) dans les caves de la Loubianka.

Si je pense à toi, c’est à cause de Tréplev. Parce que Stanislavski t’a fait jouer Tréplev dans sa « Mouette ». Ni lui ni Anton ne savaient sans doute que tu incarnais dans ce rôle le destin programmatique de ta propre existence. Excepté que Tréplev s’explose la tête avant d’accomplir son rêve d’homme de théâtre alors que toi tu l’as exécuté, quasiment accompli, jusqu’à ce petit matin fatidique où ils sont venus te chercher.

Quel temps fait-il là-bas, de l’autre côté du monde, dans la clarté poudreuse des ossements ? Est-ce que là-bas, comme ici, rien ne doit être laissé au hasard ? La belle Zinaïda a-t-elle gardé sa chevelure ? Et sa voix ? A-t-elle gardé sa voix ? Tu te souviens ? Et Maïakovski ? L’as-tu revu ? Tu étais à Berlin au moment de son suicide. Souviens-toi. À ton retour, ils t’ont raconté. L’extraction du cerveau emporté dans une bassine recouverte d’un drap blanc (un gros cerveau, 1 700 grammes, 360 grammes de plus que Lénine !). Eisenstein aurait pu en faire un magnifique plan-séquence…

Ici, le monde va mal. Pour le théâtre semble s’ouvrir une sale saison.

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