Lettre à Roland Dubillard et à Bernard Fresson

Je vous écris d’un pays tout proche tout vivant dans ma mémoire. Toi tu disais que la liberté des personnages est beaucoup plus limitée que celle des acteurs et lui te répondait que l’important c’est surtout les temps, les silences, les mots ça ne sert qu’à recouvrir le reste. Après la représentation, je vous écoutais tous les deux, perplexe – sûrement trop jeune pour me demander si le comédien était vraiment désincarné quand il sort de scène. Surtout que, le plus souvent, vous sembliez ivres morts… Que savais-je, alors, de l’ivresse ? Dubillard et Fresson. Bien sûr, je n’avais pas vu la création de « Naïves hirondelles » ni des « Crabes » – mais c’était au théâtre Saint-Georges et vous y étiez en scène tous les deux dans « La Culotte », de Carl Sternheim, et je me ressouviens des noms des personnages, Masque, Lumière, Mandelstam… Ce qu’on voit de ses yeux est sûrement incertain, dit Sternheim, et ce qu’on rêve n’est que mensonge. J’ai vu la pièce vingt fois – vingt pièces différentes ! Comme la liberté des personnages est beaucoup plus limitée que celle des acteurs, toi, Dubillard, tu réinventais le tien tous les soirs ! Quelle charitable intrépidité ! Les autres avaient un peu de mal à te suivre. Une fois, tu avais interverti l’ordre de deux scènes, tes camarades restaient un peu désorientés, Fresson s’était avancé, fixant en silence les spectateurs – divin flottement : l’important c’est surtout les temps, les silences, les mots ça ne sert qu’à recouvrir le reste… Je n’ai jamais quitté un comédien sans éprouver un manque inexplicable – quelle puissance invisible fait de vous cet insaisissable qu’on ne peut jamais regarder vivre ? Je ne sais pas, au moment où j’écris ces lignes, si ce spectacle du Saint-Georges eut jamais vraiment une fin – je ne sais pas si l’amour ne rime à rien, mais je sais que je vous ai aimés tous les deux, quand aux antipodes de la virtuosité vous n’étiez même plus capables de souffler une seule note et de rivaliser avec la mort.

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