L’OJM, un orchestre pour la Méditerranée

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Répétition de l’Orchestre des Jeunes de la Méditerranée sous la direction de musiciens du London Symphonique Orchestrale 16 juillet 2015 au conservatoire D’Arius Milhaud, Festival d’Aix-en-Provence.

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La chaleur étouffe dans la salle de classe du collège Mignet, comme souvent en juillet à Aix-en-Provence. Aux murs, jaunis, de vieilles cartes du monde ou des régions de France. L’espace est confiné. Tables empilées les unes sur les autres, poussées le long des murs, chaises d’école, pupitres, boîtes à instruments. Une cinquantaine de jeunes musiciens répètent. Sans climatisation. Certains presque dans le couloir. Drôle d’endroit pour une classe d’orchestre.

Ils ont treize ou quatorze ans pour les plus jeunes, vingt ou vingt-deux ans pour les plus âgés. Flûtes, hautbois, bassons, cors, trompettes, cordes, tout y est. Au programme ? « Le Sacre du printemps » d’Igor Stravinsky. Rien que ça. La session dure dix jours. À son terme, sur la scène du théâtre de l’Archevêché, les musiciens sont hilares sous les trombes d’applaudissements. Le chef d’orchestre Kristjan Jarvi les dirige. Le Festival d’Aix-en-Provence accueille en ce mois de juillet 2010 l’Orchestre des Jeunes de la Méditerranée (OJM).

Ce qui les rassemble ? La musique. Mais, surtout, la Méditerranée. Ils sont tunisiens, espagnols, turques, syriens, palestiniens, italiens, égyptiens, israéliens ou croates. Un orchestre constitué par des jeunes issus de tous les pays du Bassin méditerranéen. Un orchestre à la triple diversité culturelle, géographique et confessionnelle. La structure, créée en 1984, devient une composante du festival en 2010. Elle lui est rattachée juridiquement en 2014 à la demande des tutelles, État et collectivités locales. Cela fait maintenant près de six ans que Bernard Foccroulle, le directeur du festival, accueille l’orchestre. Il lui donne une double ambition : excellence artistique et ouverture. Et lui octroie des moyens financiers, humains et matériels.

Aujourd’hui, la climatisation fonctionne et c’est dans le conservatoire flambant neuf de la ville que les jeunes musiciens répètent. Émilie Delorme, directrice de l’Académie du festival, définit le projet artistique de l’orchestre à la tête d’une petite équipe. Chaque année, elle auditionne de jeunes musiciens, de l’Espagne à la Turquie, quelle que soit la situation politique. Découvrir les talents, dans les conservatoires, les écoles de musique formelles ou informelles. Les inviter ensuite dix jours durant au cœur du prestigieux festival. « L’Orchestre des Jeunes de la Méditerranée est avant tout une structure artistique. Nous offrons aux musiciens la possibilité de s’abstraire de leur quotidien, qui pour certains comprend des situations dramatiques, pour pratiquer leur art. » Les jeunes musiciens y côtoient la crème de la crème de la musique classique : le London Symphony Orchestra, avec lequel un partenariat de formation est noué. Chaque année, la formation londonienne offre à ces jeunes musiciens une chance. Recevoir une expérience qu’ils n’auraient jamais eue dans leur pays d’origine. Jouer en pupitre, chercher un son d’ensemble, écouter les autres. Apprentissage de la vie d’un musicien d’orchestre dans un univers artistique du plus haut niveau. Formation d’excellence.

L’OJM, un orchestre politique ? Émilie Delorme insiste : « Les musiciens ne sont pas les ambassadeurs d’une idée politique de la Méditerranée. L’engagement politique se situe dans la lutte pour la circulation des artistes : leur venue en France mais aussi la circulation de l’orchestre dans d’autres pays. » L’orchestre se veut porteur d’un message, celui d’une certaine idée de l’ouverture à l’autre, d’un non-cloisonnement des cultures.

Cette année, l’un des violonistes de la formation est syrien. C’est dans un camp de réfugiés, au Liban, à Chatila, que Pauline Chaigne l’a auditionné. La jeune chargée de production a un passeport rempli de tampons. À chacune des sessions, un même combat. Obtenir les visas, les laisser passer, loger les musiciens à Aix-en-Provence… Faire jouer les réseaux politiques, diplomatiques pour que ces jeunes musiciens puissent pratiquer leur passion, accéder à un avenir professionnel. Leur permettre de jouer en France, aux côtés de musiciens professionnels, et d’autres musiciens turcs, croates, égyptiens. Plus de guerre, plus de conflit, mais des notes, des phrasés, des tempi. Ensemble. En musique.

Le bilan du projet est riche : les plus grands chefs invités – Gianandrea Noseda, Alain Altinoglu, sir Simon Rattle… –, des tournées en Tunisie, en Croatie. 1 000 jeunes invités depuis 2010, 22 nationalités représentées. Le budget annuel alloué à l’aventure n’est pas mince non plus, 445 000 euros. Tout est pris en charge : les voyages des musiciens, leur hébergement, même les habits de concert s’il faut.

L’avenir ? L’équipe du festival souhaite continuer à développer les activités dédiées à de futurs musiciens classiques professionnels mais s’ouvre à d’autres univers esthétiques. Depuis 2015, un réseau est mis sur pied : Medinea (Mediterranean Incubator of Emerging Artists). Improvisation, jazz, théâtre musical. L’objectif est de créer un réseau de coopération entre les différents pays méditerranéens. Permettre aux artistes de circuler, d’échanger. De faire vivre les projets que ce soit au Caire ou à Valence. La musique quel que soit le passeport.

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