Rougir

Par Victor Inisan

« The Element Of Crime », Lars von Trier

Tous les soirs, laconiquement, la chaleur d’Avignon veut se disperser, et tous les soirs la ville blanchit à la lumière des réverbères et des projecteurs à la LED – et la Voie lactée disparaît alors, périodiquement, pour un tiers de la planète. Les rues intra-muros s’illuminent, les skytracers d’Antoine Travert et de Philippe Berthomé grimpent aux étoiles romaines de la Cour d’honneur et les strobes de Nicolas Joubert flashent sans repos les soliloques de Don DeLillo à La Fabrica… Cinquante nuances de blanc rafraîchissent la moiteur du festival – la refroidissent même. Car le fiat lux de l’éclairage blanchit le monde : à force de clamer qu’il se réchauffe, le monde, on oublierait presque qu’il se refroidit.

Fluos (souvent appelés « néons »), HMI (un type de lampe à décharge) – tous deux importés du cinéma dans les années 1970 par le très grand André Diot – et autres LED : tous opèrent surtout vers 6 000 kelvins, un blanc froid très loin des habitudes chaudes de l’Occident (vers 3 000 K). L’histoire de l’éclairage n’est-elle pas celle d’un refroidissement ? Lesdites lumières succèdent aux traditionnels halogènes (3 200 K), eux-mêmes dérivés des lampes à incandescence au tungstène (3 000 K)… Et tous venus de la première bougie (vers 1 500 K), lumière de référence, follement vivante (la bougie était d’ailleurs la mesure de l’intensité lumineuse avant d’être remplacée par le candela en 1954), et passablement obsolète au théâtre…

Refroidir : pas seulement la température (en kelvin), également la chaleur (en Celsius, voire en Fahrenheit). Les lampes TH (tungstène-halogène) et tungstène dépensent respectivement 82 % et 95 % de leur énergie en chaleur : autrement dit, seuls 18 W et 5 W sur 100 W sont utiles à l’éclairage. Or, les LED consomment par exemple 80 % à 90 % moins qu’une lampe à halogène pour une durée de vie environ cinq fois supérieure (autour de vingt mille heures) ; pratique quand on sait que l’éclairage représente 15 % de la facture d’électricité mondiale avec 670 millions de points lumineux.

LED : lumière du xxie siècle. Ère advenue depuis que son IRC (indice de rendu des couleurs) a escaladé la mesure 90, lorgnant le 100 parfait des halogènes. Les LED, doucement, deviennent aptes à distribuer le réel tel qu’il est, ou semble être. Avec pourtant un autre spectre lumineux : le rayonnement rouge et infrarouge des halogènes se dissipe devant le spectre bleuté des LED. Un décalage subsidiaire vu l’intérêt écologique de la réalité refroidie ? Non. Peu disent que la LED produit des déchets radioactifs à sa fabrication (souvent chinoise). Peu disent que les mairies et les collectivités tendent à suréclairer vu le faible coût d’utilisation de la LED. Qui a la nuit la plus blanche ? Peu disent également que le spectre d’émission bleu – notamment le bleu roi entre 415 et 455 nanomètres – dérègle le métabolisme des insectes et risque d’être nocif pour l’homme. À quelques exceptions près (les lampes SORAA privées de bleu), c’est le propre problématique de la LED.

Pioché dans « Du trop de réalité », d’Annie Le Brun : « On a les Lumières qu’on peut, notre époque sera éclairée à la pollution lumineuse. » Oui ! Les hommes annihilent les aveugles et les nyctalopes avec des lumières invasives. Où sont les espaces du noir ? « Dans la nuit, tout a disparu, […] mais quand tout a disparu dans la nuit, “tout a disparu” apparaît. La nuit est apparition du “tout a disparu” », disait Blanchot. On ne croit pas si bien dire : le spectre bleu ralentit effectivement la production de la mélatonine, l’hormone du sommeil. Le repos s’efface avec sa maîtresse la nuit… Les nouvelles lumières sont les prémices d’une effervescence 24 heures/24 – et avec elles, le rêve millénaire d’une surveillance générale. La surface « luciolesque » des diodes LED n’est-elle pas le masque de l’hélicoptère pasolinien, qui traque avec le bien nommé skytracer de Thomas Jolly l’évadé, le reclus, le fantôme, le conspirateur ?

Blanc froid : blanc mort. La température de la LED ne change pas en fonction de l’intensité (une LED à 6 000 K l’est de 1 % à 100 %, contrairement aux halogènes qui sont plus chaudes à faible intensité) et elle ne chauffe presque pas (d’où le déferlement des fameux « rubans à LED » dans les scénographies). La LED a-t-elle une âme ? La LED et les fluos ne sont pas des lumières continues, mais une série de flashes beaucoup trop rapides pour être perçus par l’œil humain (imaginez que le néon de votre supermarché flashe en réalité cinquante fois par seconde). D’où la récurrence des LED stroboscopiques dans « Joueurs, Mao II, Les Noms » par exemple. La LED est une lumière plate, lisse, elle n’accroche pas la peau : elle répand des aplats. Le blanc lave, c’est connu. L’éclairagiste Ludovic Bouaud s’en amuse dans « OVNI(S) », d’Ildi ! eldi, avec des boîtes à lumière qui surexposent et nettoient les aspérités des acteurs. Plus blanc que blanc, dirait l’autre, et il fonce vers nous.

En physique, le blueshift désigne le bleuissement de la lumière lorsque la distance entre la source lumineuse et l’observateur s’amenuise (on remarque le même effet pour le son qui devient plus grave lorsqu’il s’éloigne de l’auditeur) : c’est l’effet Doppler-Fizeau. Je crois que l’homme traverse une ère du blueshift : la galaxie lumineuse ne cesse d’envahir la nuit de spectres bleus. Elle se rapproche si vite qu’elle bleuit (si vite qu’elle ne tardera peut-être pas à se bioniser) et qu’elle nous aveugle. Car le blueshift est un rapprochement qui empêche précisément de le discerner : qui voit l’ampoule dans les phares d’une voiture ?

Au fond, toute lumière est subordonnée à une économie du « bien voir ». La lumière doit bien éclairer : des visages vrais pour les acteurs, pour les badauds, des bouilles identifiables. Or l’ASCEN (Association pour la sauvegarde du ciel et de l’environnement nocturne), dans un récent rapport, a préconisé pour les éclairages publics d’utiliser des lumières au sodium (ou toute lumière inférieure à 2 300 K, c’est-à-dire un jaune orangé), qui interfèrent très peu avec leur environnement. Seul hic : les « sodium » disposent d’un très faible IRC de 70. Autrement dit, la lumière qui préserve au mieux l’écosystème demande un « mal voir », une dégradation du réel. Coïncidence épistémologique ? Préserver la nature, c’est la rendre sous un jour diminué ; la rendre à la nuit. La « sodium » est une lumière surannée, celle des espaces souterrains et des banlieues industrielles – celle d’une poésie qui s’efface à chaque heure. Genet écrit dans « L’Étrange Mot d’… » : « Dans un monde qui semble aller si gaillardement vers la luminosité analyste, plus rien ne protégeant nos paupières translucides […] je crois qu’il faut ajouter un peu de ténèbre. » La ténèbre, n’est-ce pas précisément un « mal voir » ? Je pense à François Fauvel, du Théâtre du Radeau, bricolant encore des « sodium » dans les scénographies de François Tanguy… Ou à Rémi Godfroy, qui subvertit la nature de la LED dans les ascèses passagèrement colorées de Claude Régy. Faudrait-il également vider les placards, ressortir nos lampes à huile et la lueur naphtalinée de nos chandelles ? Toutes portent en elles la chaleur du « mal voir » : elles pointent vers le rouge salvateur. Quid des partis pris des éclairagistes de demain ?

Le redshift, versant inverse du même effet Doppler, renvoie, lui, à l’éloignement de la lumière par rapport à l’observateur. Anecdote : le redshift le plus célèbre n’est autre que celui de l’expansion de l’Univers… Nouvelle coïncidence ? Folle poésie ! Cherchons donc à nous expandre : rougissons.

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