Naufrage du troisième type

Feydeau / Une hache pour briser la mer gelée en nous
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Feydeau / Une hache pour briser la mer gelée en nous

© Martin Argyroglo

NB. : La critique concerne la représentation du samedi 23 septembre.

C’est toujours une épreuve ambiguë que le naufrage en direct d’un spectacle. D’abord pour les acteurs mal préparés (texte en main, ruées hors jeu, souffleurs…) qui sabotent leur création dans une guerre froide, de sorte que la pièce devient une no-go zone mortelle où personnages comme acteurs tirent à vue. À savoir qu’elle a ses vainqueurs : si le mutin Jean-Quentin Châtelain est au salut, Yann Collette et Dominique Frot ne reviendront pas. Pour les spectateurs ensuite, dont la bouille rougit voire se mouille par excès de compassion, ou dont le porte-monnaie grogne très fort au scandale au fond du sac. Pourtant, le désastre a la saveur du risque, et l’erreur sent la chair dans les carcans fades de la réussite : on se sent plus vivant sur le Titanic. Rappelons-nous qu’il n’est pas mauvais d’accueillir un peu des oripeaux de l’échec, cette piqûre du présent.

Sauf que le risque manque de goût s’il n’est pas assaisonné de regret – le « Ça aurait pu… » ou le « Quel dommage ! ». Mais outre l’impréparation, la création reste formelle et venteuse, à l’image de la montgolfière de Leprince-Collette : K. Dick se lasse d’accueillir trois heures de Feydeau (Occupe-toi d’Amélie, pièce jouée en 1908) version Renaude dans un « contemporain augmenté » qui patine au stade abstrus du syntagme. Dans cette configuration, Amélie (qui est très principalement une pute) écarte continûment les jambes devant des figures à l’écartement encore plus audacieux – de la farce nauséabonde au drame dystopique –, provoquant des quiproquos à outrance dont on se fiche pas mal. En réalité, c’est l’échec de la troisième voie : celle qui voulait résister à la fois à la retranscription d’époque et à l’actualisation pop tendance. La brume du spectacle aura embrouillé les cerveaux : cette voie ne parle pas. Elle s’emmure dans un autotélisme dont la complexité dramaturgique laisse le plateau pantois ; comme si le trop-plein avait débordé l’envie de trancher et de vivifier la mise en scène de Grégoire Strecker. La « hache pour briser la mer gelée en nous » finit donc plantée sous la bannière émoussée d’une double précarité (impréparation et abstraction) qui n’aura anéanti que l’espoir du spectateur de rescaper à la noyade faute de radeau plus intelligible.

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