« i-Solo », essai de jonglage avec les mots

i-Solo
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"i-Solo" de Jérôme Thomas - (c) C. Raynaud de Lage

« i-Solo » de Jérôme Thomas – © C. Raynaud de Lage

Cela fait 40 ans que Jérôme Thomas a pris pied sur la piste. A 56 ans, celui qui fut initié par Annie Fratellini renoue avec la forme du solo, dans un spectacle justement intitulé « i-Solo ». Un seul-en-scène non en forme de testament, mais en forme de renouveau, sous l’oeil de de la dramaturge et metteuse en scène Aline Reviriaud.

Lui qui a jonglé en silence pendant des décennies s’essaie à lancer des mots aussi bien qu’il lance ses balles. Ou ses plumes. Ou ses grelots. Car, quoi qu’il en soit par ailleurs de ses expérimentations, Jérôme Thomas reste un jongleur touche-à-tout virtuose, qui a exploré pendant des années l’objet manipulé, tout ce qui peut être donné par la main qui lance et tout ce qui peut être cueilli par la main qui rattrape. C’est ainsi qu’on le voit ici lancer des ballons de baudruche, jongler avec une canne, jeter des confettis en élégantes arabesques, car tout ce qui peut décrire une courbe dans les airs, arriver à son apogée pour ensuite retomber, peut être intégré à l’art du jongleur. Mais, dans ce spectacle plein d’élégance, Jérôme Thomas montre aussi toute sa maturité artistique dans les respirations, les moments où il ne jongle pas, les moments où il ne fait peut-être rien, ou pas grand-chose, un pas grand-chose qui n’a l’air de rien. Ce sont autant de silences, autant d’appels à reprendre plus tard, à revenir, qui rythment le spectacle et constituent son pouls battant.

Le rythme, Jérôme Thomas l’apprivoise et le déploie dans toutes ses dimensions. C’est évidemment le rythme de la jongle, et il nous le fait entendre dans une scénographie sobre où une table et deux planchers sont sonorisés avec des micros, pour amplifier la signature sonore du choc des balles qui rebondissent, des talons qui claquent. Le spectacle révèle les liens profond entre jonglage et musique, donne à entendre le jonglage mais donne aussi à voir les sons quand des hauts-parleurs font sauter des balles en vibrant. C’est le rythme de la danse, aussi, car l’artiste sait que son corps entier est engagé dans l’acte de jongler, et que le tempo de ses gestes peut se communiquer à tous ses membres. Que le corps en piste, en somme, n’est pas un corps ordinaire et qu’il ne peut pas être neutre. C’est parfois un peu exagéré, mais c’est souvent plein de grâce, comme cet incroyable numéro de canne où le jongleur se transforme en véritable Fred Astaire.

Et puis c’est le rythme de la parole, de la parole théâtralisée qui ne peut être efficace ou belle que si les silences sont précisément placés, qui ne peut être juste que si le débit convient. Jérôme Thomas lance quelques mots, une idée, la rattrape, la fait rebondir, la relance, encore et encore, en même temps souvent qu’il lance ses balles. Dans une langue imagée et poétique, il déploie un discours plein d’humour qui parle de lui et de sa pratique, qui parle aussi de l’époque et des tutos YouTube. Il s’essaie à explorer la logique des glissements sémantiques, comme le fait brillamment Johann Le Guillerm dans « Le pas grand chose ». Il parle, puis se tait longuement, puis reprend le fil de ses idées. Malicieux, presque cabotin, il prend la pose, l’œil pétillant, lâche quelques traits, repart de l’avant, change de costume, change de chaussures même. L’exercice lui réussit. Il disparaîtra aussi soudainement qu’il est apparu, par la salle et non par la coulisse, laissant derrière lui un public conquis par son incroyable capacité à glisser souplement d’une idée à l’autre, d’un geste à l’autre, en ne perdant jamais le tempo.

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