© Jacqui et David Morris

On dit souvent que l’émotion des premiers instants est celle qui nous tiendra au corps une fois l’expérience vécue. Les premières minutes de ce film nous installent dans un état de fascination enfantine face à l’histoire, d’abord : une passionnante traversée biographique de Rudolf Noureev, danseur étoile, chorégraphe et figure charismatique indomptable (1938-1993). Mais en simultané, notre étonnement naît du traitement d’images de diverses natures (archives, reconstitutions chorégraphiées, témoignages, animations graphiques). La force de ce matériau visuel soutient de bout en bout le propos du film, l’exemplifie et alimente les hors-champs de la trajectoire du chorégraphe : sur le contexte historique ou la division des blocs Est et Ouest, sur la place singulière qu’il y a occupée, érigé à l’image de Youri Gagarine, au rang de nouvel homme russe, incarnation du prestige et de l’excellence soviétique. D’une enfance à contre-courant aux risques insensés pris tout au long de sa vie, Rudolf Noureev est présenté ici à travers les yeux de ses proches – amis, partenaires, biographe ou professeur – comme une homme à l’appétit insatiable pour la perfection du geste. Mais aussi, il s’y dépeint lui-même comme un virtuose guidé par l’exigence de sans cesse réinventer sa pratique, comme un artiste devenu outil de propagande et qui a cristallisé deux visions irréconciliables du monde. Un homme qui un jour, a fait le choix de l’une plutôt que l’autre en ne remontant pas dans l’avion qui devait le ramener de Paris à Moscou.

« Do you have a sense of belonging ? » « Dance is my only territory », répond Noureev. Amant sans limites de son art, des êtres humains, aussi, « mélange de tendresse et de brutalité », il consommera sa vie sans en laisser échapper un instant. Le remarquable travail de recherche permet de découvrir des archives inédites des temps forts de sa vie et de son quotidien au travail. Un habile effet de superposition des images, largement inspiré du constructivisme russe, autorise de belles respirations et assure un continuum saisissant. Mais c’est aussi le croisement de genre d’archives et la confrontation de leur qualité formelle qui donne son caractère au montage : d’enregistrements officiels en pellicule 35 mm aux mauvaises copies de cassettes DV, les réalisateurs assument le grain, les flous, les agrandissements outranciers et les images « sales » pour que la forme elle-même du documentaire raconte en parallèle, sa petite histoire de la matérialité des images. Les dernières notes d’une bande son particulièrement bien tenue nous raccompagne vers notre présent, et l’on se dit que la poésie de ce film s’imprimera en nous durablement.

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