Seconde le monde

Ainsi la bagarre
Par

(c) Jean-Louis Fernandez

Elle surgit dès le début du spectacle et contient à elle seule toute la complexité et l’ambiguïté de l’énigme proposée par Lionel Dray et Clémence Jeanguillaume : la citation de Kafka « dans ton combat entre toi et le monde, seconde le monde », ruminée dans son journal et reprise par les aphorismes de Zürau, a fait s’affoler tous les exégètes. « Ainsi la bagarre » convie à ce combat cryptique par une série de séquences mêlant paraboles kafkaïennes, dont la plus connue est la porte de la loi du « Procès », et saynètes musicales portées par des personnages surréalistes (saisissante Madame Olala qui n’a de cesse de mourir dans d’invraisemblables postures). Il tient plus de la lutte de Jacob avec l’ange car le monde, lieu de l’exil d’où même Dieu s’est retiré – allusion dans le prologue au tsimtsoum de la tradition juive – est d’abord le lieu de la connaissance de soi : Saint Luc n’affirme-t-il pas qu’il n’est rien de caché qui ne doit être découvert ?

Ce n’est pas le dévoilement en tant que tel, pourtant, qui intéresse Lionel Dray et Clémence Jeanguillaume. Le laboratoire expérimental dans lequel on pénètre ne procède pas par un cheminement dialectique mais par le saisissement produit par les sons et les images – ces inondations de la conscience s’emparant du regard qu’évoquait Kafka. Il tente de représenter son réalisme magique, lui qui n’était ni un écrivain du sensuel, ni du fantastique pur, mais plutôt ce qu’on pourrait appeler un « voyant oblique » : le territoire kafkaïen est intrinsèquement celui d’une inquiétante étrangeté qui a besoin de la réalité quotidienne pour se déployer.

S’il repose sur ce postulat, « Ainsi la bagarre » coupe l’herbe sous les pieds de l’ancrage du réel et défragmente la composition scénique, quitte à prendre le risque de perdre totalement le spectateur. Risque assumé mais fragile et dont la formulation mériterait d’être solidifiée et débarrassée de certains effets inutiles tout en conservant le travail de décalage et de biais de réalité que permettent l’usage du masque et la très réussie scénographie d’oppressant carrelage grisâtre dont on échappe, littéralement, par une porte étroite (reconvoquons ici Saint Luc). En guise de proposition résolutoire, la clé de l’énigme ne résiderait-elle pas dans le satori des bouddhistes zen ? Un aphorisme de Kafka le confirme : « L’esprit n’est pas libre tant qu’il n’a pas lâché prise. »

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