Fix Me

© Agathe Poupeney

Des fauteuils du public, le spectacle s’évade alors qu’Arnaud Rebotini et ses danseurs quittent les gradins pour s’installer sur le plateau au départ du spectacle. Comme pour affirmer une chose : cet art est vivant puisque c’est du réel qu’il puise son énergie. De vous, de nous. Mais comme souvent, c’est par la fin du conte qu’il faut débuter pour espérer comprendre ce qui construira sa morale. Et à la fin comme toujours, c’est à l’enfer du réel que celui qui croyait pouvoir s’évader doit retourner, quand du plateau les performeurs redescendent pour revenir au public. Une histoire vieille comme le monde, donc, où l’Homme né poussière et repu du pain gagné à la sueur de son visage retourne humblement se mêler à la terre qui l’a vu naître. « Tu es poussière et tu retourneras dans la poussière », nous dit la Genèse. Reste qu’ici, cela donne au spectacle une envergure particulière. De l’humilité fondamentale propre à celui qui admet avoir échoué à occuper la scène et battre le monde, s’échappe une idée : le plateau comme seul endroit possible de la survivance des hommes.

C’est donc tout à la fois à un combat et à une histoire qu’on assiste pendant l’heure que dure le spectacle. Une histoire, quand l’ahurissant entrelacement des pistes que constitue la musique d’Arnaud Rebotini claque dans le creux de l’air. Ici, le musicien césarisé semble envisager individuellement les pistes comme des instants de nos vies avec lesquels il jouerait pour faire de leur enchevêtrement tout à la fois la musique d’une destinée qui serait la nôtre, et le film de nos existences une fois celles-ci terminées. Un geste d’autant plus beau qu’à la nostalgie du temps accéléré qui nécessairement pointe du doigt la fin de tout ce qu’il reste, vient toujours s’opposer le mouvement du présent que l’on vit ; de la bataille qui est la nôtre. Ce mouvement, c’est aussi le combat que mène les danseurs sur le plateau. Trois femmes, un homme. Evadés des gradins, ils investissent les lieux et se jouent de l’espace qui leur est imposé jusqu’à déplacer à l’infini les palettes de cartons qui le délimite. Une manière sans doute d’affirmer quelque chose qu’aujourd’hui peu de gens semblent prêts à entendre : « Partout, c’est chez moi. »

Mais puisque nous savons déjà que ces âmes combattantes s’apprêtent à retourner à la mort dont elles se sont extraites, quelle serait justement la morale de ce conte que constitue ce spectacle d’Alban Richard ? Une idée, peut-être. Alors que les corps s’en vont, battus par les vents de ventilateurs installés sur le plateau et que ne flottent plus dans l’air que le noir des drapeaux qui occupent désormais l’espace, la musique continue. Une musique que nous pourrions donc voir comme le fil d’écriture d’une destinée passée, mais aussi comme l’appel qui montre les combats à venir et offre la possibilité à d’autres de venir occuper le plateau à leur tour. Pour réussir peut-être. Pour rater sûrement. « Rater encore, rater mieux », disait Beckett.

Le spectacle sera présenté au Théâtre National de Chaillot du 29 janvier au 2 février 2019.

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