Remède mortel

Le Traitement
Par

© Gg, Marthe Lemelle (photo de répétitions)

L’écriture de Martin Crimp représente en soi un défi. Non content de s’atteler à des sujets épineux et brûlants d’actualité, son style impose un rythme complexe où la polyphonie des voix joue toujours sur le fil, entre cacophonie, emballements et silences distendus. Rémy Barché s’y attaque avec brio en proposant une lecture pertinente qui tire avec intelligence les fils idéologiques et esthétiques de l’auteur britannique.

Le titre désigne aussi bien le sujet – la perdition d’Anne – que le jeu d’une plastique qui appelle ici le théâtre à se mêler de façon organique avec une approche cinématographique inventive et pertinente. La transformation du récit banal d’Anne en un synopsis travaillé au cordeau, tranche dans le vif. Le couple d’entrepreneurs Jennifer et Andrew, aidés par leurs amis du métier, finissent par l’arracher de sa porteuse originelle. Nicky, secrétaire opportuniste, érigée en muse de l’autocratique John, qui prend progressivement le pouvoir sur toute l’affaire, devient alors « plus Anne qu’Anne elle-même ». Voilà où réside le tour de force ; l’image se détournant de celle qui lui a donné jour, la créature devient créatrice. La boucle est bouclée lorsque Nicky se dévoile comme l’actrice ayant donné vie au personnage de l’incipit, « Le Messager de l’Amour », un texte plus récent du même auteur qui, proposé en parallèle du « Traitement », prolonge plus avant encore le procédé de mise en abyme. La splendide performance soliste de Suzanne Aubert résonne à distance, dans ce magma narratif où chaque personnage creuse le potentiel narratif de l’œuvre-chorale. La troupe d’artistes rassemblés évolue sur scène avec brio, donnant vie à un texte difficile, notamment dans la maîtrise du rythme et de ses effets qu’il suppose.

Dans cette bulle ultra-réaliste s’exerce une violence à la limite de l’indicible. Crimp dévoile de manière acérée son regard sur la profession théâtrale elle-même et le processus marchandisé de la création : les manipulateurs, les prétentieux, les superficiels et autres menteurs règnent dans un royaume vicié et vicieux. Crimp s’intéresse à la difficulté de la vie comme à la complexité du jeu et des mots. Il n’entend pas moraliser quiconque et offrir ce qui ne peut pas être : un monde meilleur ou dégradé. Il ne peut qu’embrasser le factice et s’amuser avec ses codes, ainsi que le fait Rémy Braché en jouant malicieusement avec le médium vidéo qui fait et défait le réel du théâtre. Anne devient image et meurt ; l’image de sa vie devient une œuvre d’art et perdure à jamais. Comme pour parachever le geste, le choix recherché de la musique donne naissance à un dernier personnage, invisible : la ville de New York elle-même qui appuie le ton cinématographique de la proposition sans dissiper le plaisir du jeu proprement théâtral.

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