© Simon Gosselin

« Garder le calme devant la dissonance. » Le théâtre de Noëmie Ksicova se souvient de cette formule de Claude Sautet. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si, dans sa mythobiographie, le père de famille (si juste Antoine Matthieu) est un inconditionnel du réalisateur. Car les situations feutrées auxquelles la metteure en scène donne vie sont toujours gorgées d’intériorité, de présence et de connivence. Si bien que la béance qui hante les rapports est moins un abysse qu’une cavité complice, qui ne fait pas chuter les âmes mais qui les revitalise. Si bien que le drame inconsolable et insondable qui hante constamment le plateau (la mort du jeune Rudy) ne pétrifie jamais le théâtre mais raconte au contraire quelque chose de sa puissance.

Dans « Loss », deuil et drame ne font qu’un. Noëmie Ksicova n’écrit pas une énième fable impossible, où le mystère du disparu fait obstacle à la représentation. Elle mise au contraire sur la force suggestive et répétitive du théâtre pour que le temps de la consolation, moment où les symboles se fixent et où l’imaginaire se calme, se confonde avec celui de la performance. Le gouffre sonore qui s’ouvre au cœur du spectacle, où le bruit fantôme du train funeste magnétise le plateau, est un effet lisible mais opérant. Alors que le langage familial s’éventre, comme un signifiant tendrement tronqué, la scène ne capitule pas et devient même un autre champ de forces. La troisième partie, sûrement la plus bouleversante, est une lente reconquête des signes et du présent. Comme dans cette scène où Noëmie (la petite amie du défunt, campée magnifiquement par Lumir Brabant) appréhende avec le père de Rudy la bizarrerie d’un premier verre de « bon vin. » Ou lorsque celle-ci est chargée par la mère (Anne Cantineau) de retrouver la gestuelle gauchère du spectre adolescent. Seule la grande sœur (Juliette Launay), étudiante en lettres pour qui les symboles sont des concepts plus rigides, reste parfois sur le seuil de ce deuil ludique pour mieux s’y abandonner dans l’entrevue finale avec son frère, où des réponses évasives sont données pour la vie. 

Si nous pensons souvent à l’œuvre de Moretti en regardant « Loss » (film que la metteure en scène a pourtant découvert après l’écriture du texte), c’est bien sûr parce que la petite amie joue aussi chez le cinéaste un rôle transitionnel de premier plan. Mais surtout parce que Noëmie Ksicova, qui sacralise avec grande humilité le théâtre, parvient à ficher dans l’optique de la boite noire la chambre immortelle du fils. La puissance simple de « Loss » fera date. 

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