Le grand prix I/OFF 2021 est décerné à….

IvanOff
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© Marie Liebig

Vous ne connaissez pas encore le concours historique que notre journal I/O Gazette pourrait lancer dans quelques temps obscurs : le « I/OFF ». L’éthique en sera simple : récompenser chaque saison les plus fabuleux moments de perplexité du théâtre public. Un premier critère décisif : le titre ouvertement putassier du spectacle en question, reposant sur une dérivation suffixale, doit pouvoir être placardé dans une ruelle déserte d’Avignon, au milieu des calembours en détresse des affiches du OFF. Galin Stoev et Frédrick Brattberg (dramaturge norvégien) avaient une longueur d’avance car ils ont pris l’idée au pied de la lettre : “IvanOff”. Sans conteste le plus mauvais titre de cette saison 21-22, vous en conviendrez. Nous avions adoré le « Tartiuffas » de Koršunovas  (qui rimait malicieusement avec « Tartuchiasse »), et nous nous passionnerons sans doute pour les futurs « Oncle Vinasse », « Iphigéniale » et autres « Antigon/off » qui viendront concourir ces prochaines années.

Vous l’aurez déjà compris, le prix I/OFF 2021 sera décerné unanimement à Galin Stoev pour un spectacle qui coche toutes les cases de la réécriture douteuse d’un chef d’œuvre du répertoire. Il faut bien commencer par un hommage au dernier “Ivanov” en date : celui de Bondy. Si Micha Lescot était assis devant le rideau de fer, comme un trublion fuyant le grand théâtre du monde, Sébastien Eveno occupe ici les bancs blancs de l’imposant écrin vierge d’Alban Ho Vahn. La scène est une boite immaculée, une gigantesque surface sans signes, une boîte-écran (esthétique très affectionnée par les récentes créations, du “jeanne_dark” de Siéfert aux “Dreamers” de Rambert) qui met le plateau théâtral sur un pied d’égalité avec l’infini possible des images numériques et du theatrum virtuel. A l’inverse, le hors-scène est un espace saturé et ultra-signifiant, encombré de peintures et d’effets de réel. Ainsi, les oripeaux de l’œuvre tchekhovienne sont remisés significativement hors du plateau comme des vieilleries naturalistes, au profit d’un espace visible qui laisse toute sa place à la fable high-tech soit-disant plus contemporaine et plus inventive de Brattberg. Et oui, un peu d’outrecuidance mal venue ne fait pas de mal pour gagner le « I/OFF. »

Le I/OFF est également friand de comédien-ne-s qu’on aime voir pédaler dans la semoule. Avec cette écriture pleine d’idées formelles inopérantes (contrairement à d’autres textes fructueux de Brattberg), de variations chichiteuses, de silences artificiels, de fausses bonnes trouvailles qui anticipent tous les parti-pris à la place de l’équipe artistique, le couscous ne pouvait qu’être royal. Seul Sébastien Eveno s’en sort un peu trop bien grâce à une sobriété qui lui permet de traverser des moments très gênants, où la lumière cherche à créer des espaces mentaux éphémères sur son visage impassible. Mais venons-en au plus vite à la grande prouesse de Stoev : mettre en scène en 2021 deux figures féminines comme on n’en voit même plus chez Bernard Murat. Voyez plutôt : la pauvre Anna passe son temps à faire une soupe dans l’attente éperdue de son pauvre Ivanov, passant le spectacle à éplucher des pommes de terre comme Pénélope tissait sa toile. Tandis que la rivale, Sacha, en robe courte comme il se doit, profite de la présence d’une toile de tente transparente (“toile/toile”, on n’a pas peur des lourdeurs lexicales dans une critique I/OFF) pour se ruer lubriquement sur le ténébreux mélancolique. Et oui, on entend alors qu’un homme fragile est forcément irrésistible…

Critiquer un bon I/OFF est toujours une occasion pour le critique de se perdre lui aussi, de finir par souffler dans une mauvaise langue de belle-mère et raconter festivement n’importe quoi. Voici vers quel souvenir inavouable nous avons dérivé au cours de cet “IvanOff” : celui de la finale de “The Voice”, où l’avatar de Kendji Girac s’était invité sur le plateau pour interpréter avec les candidats une délicieuse rengaine andalouse. La télévision célébrait alors la puissance de la réalité virtuelle, le Kendji spectral apparaissant comme l’icône ultime d’un monde contemporain où l’absence et la présence ne sont plus séparés, où Hélène Ségara fait un disque avec Joe Dassin et où Francis Huster dialogue encore avec Molière. A l’inverse, dans ce drame du mélancolique qui est un homme en coupure avec la réalité qui l’entoure, l’image virtuelle (d’affreux Sim’s en costumes d’époque envahissent l’écran de Galin Stoev) n’est qu’une chimère ironique, un théâtre où l’âpreté du réel peut être déjouée provisoirement, un miroir aux alouette vouée à être détruit à coups de révolver. Chez Brattberg, Ivanov est un animal politique parce que c’est un anti-Kendji, un homme qui finit par refuser le double, la téléportation illusionniste de l’humain, pour mieux se trouver et affronter son ironie existentielle. L’homme de l’anti-reproductibilité, du dissensus indivisible, de l’âme qui persiste sur une scène en placo qui s’effondre.

Vivement PlatonOff.

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