Maison Maria Casarès : comme à la maison

Par

Après le maelström avignonnais, j’essaie toujours de faire un détour par un festival plus léger, comme un sas de décompression avant de retrouver une vie plus ordinaire. Cette année mes pas m’ont conduit dans la Charente Limousine, à Alloue, pour découvrir la Maison Maria Casarès.

Me voilà accueilli dans un cadre magnifique par la comédienne Johanna Silberstein et le metteur en scène Matthieu Roy, tous deux directeurs artistiques de la « Compagnie du Veilleur », en charge de ce « site polyculturel ouvert au rythme des saisons ». C’est un ancien domaine agricole autrefois fortifié. Le logis était la résidence de la célèbre tragédienne, grande figure du Théâtre Nationale Populaire de Jean Vilar. Léguée à la commune à sa mort pour remercier la France de les avoir accueillis, elle et sa famille, pendant leur exil d’Espagne, la maison est alors devenue un lieu de résidence et de création pour les artistes. Les communs servent de studio, la tour de salle d’exposition et l’ancienne grange est maintenant une salle de spectacle entièrement transformable. Dans les jardins, on trouve également un potager et un espace de jeu pour les enfants. Au loin, la Charente s’écoule lentement, traversant le domaine.

L’été, la maison s’ouvre au public le temps d’un festival. On peut y découvrir le spectacle jeune public « Même les chevaliers tombent dans l’oubli » de Gustave Akakpo. Pour ma part, je fais un tour à l’exposition du collectif d’architectes paysagiste « Album Seize » qui questionne l’héritage et l’avenir du domaine en faisant l’inventaire des objets ayant appartenu à Maria Casarès, tout en cherchant à aménager de nouveaux espaces, comme le potager en permaculture.

Dans le logis, je retrouve ces objets à leur place et j’écoute dans chaque pièce la correspondance entre la comédienne et Albert Camus qui fut son amant depuis les répétitions du « Malentendu » en 1944 jusqu’à sa mort en 1960. Assis sur un divan, un casque sur les oreilles, le dispositif immersif me fait immédiatement croire à ce dialogue étiré dans le temps de ses deux être épris, tenu à l’écart l’un de l’autre par les convenances. Je regarde le mobilier, la vue par la fenêtre, j’écoute les bruits de pas sur le plancher ou celui d’une porte qui s’ouvre avec la voix de Joanna Silberstein qui lit ces lettres d’amour et il me semble soudain sentir la présence fantomatique bienveillante de celle qui fut tour à tour Lady Mac Beth, Chimène et Bérénice, comme je sentirais une main passer dans mes cheveux.

Au départ de la buvette, nous gagnons tous une des îles du parc qu’entoure la Charente pour assister à la pièce « Un pays dans le ciel » écrite par Aïat Fayez à partir de témoignages de demandeurs d’asile et d’officiers lors d’une résidence à l’OFPRA. Au milieu de la forêt Matthieu Roy nous installe sur des troncs d’arbres en bifrontal. Dans ce couloir, un trio d’acteurs, deux femmes et un homme, racontent le parcours du combattant des réfugiés pour obtenir la protection de la France, du labyrinthe administratif aux difficultés de se faire comprendre lors des auditions. Ils alternent les rôles dans les saynètes, étant tour à tour en position de demandeur ou décideur, nous invitant ainsi à toujours chercher à reconnaître en l’autre notre semblable.

La soirée se termine par un dîner sous les arbres élaboré par un chef étoilé parisien. Les cuisinières de la maison sont montées à la capitale pour faire une formation et présentent pendant le festival les recettes qu’elles ont apprises à la Scène Thélème. On me sert une tomate farcie à la joue de bœuf flambée au cognac sur un lit de risotto. Je suis à table avec des spectatrices très investies dans la vie bénévole de la maison. « C’est nous qui avons désherbé le potager » me dit l’une d’elle avec un sourire de fierté. Une autre me témoigne de la difficulté d’avoir accès à une offre culturelle correcte dans la région. « Ici, ça nous fait une bouffée d’oxygène. » C’est bien simple, elles assistent à tout, des spectacles aboutis aux sorties de résidences. Je déguste ma soupe de fraise en écoutant leurs anecdotes.

Puis je discute avec Marion et Thomas, deux artistes qui ont bénéficié du dispositif « Jeunes pousses » avec leur compagnie. Ils font l’accueil du public sur le festival. Ce sont eux qui ont eu l’idée de la buvette cette année. Accueillis en résidence cette saison, ils ont répété l’adaptation d’une pièce de Wedekind qu’ils joueront à l’automne à Paris. Grâce aux rencontres professionnelles organisées lors des journées du patrimoine, chaque compagnie « Jeune Pousse » a pu présenter un extrait de spectacle à des partenaires de production et de diffusion et voir ainsi son projet aboutir.

Se relayant l’un l’autre pour endormir leur fils de deux mois, Johanna Silberstein et Matthieu Roy m’en racontent un peu plus sur leur projet. Pour eux, un lieu culturel doit être en harmonie avec son environnement et son époque. « Au printemps on sème avec les Jeunes Pousses. L’été on ouvre grand la Maison avec le festival. » A l’automne se sont des artistes plus confirmés qui sont accueillis et l’hiver, le domaine hiberne et la compagnie part en tournée comme un oiseau migrateur. Mais au delà de la création artistique c’est aussi une façon de penser le lien avec les habitants que le couple veut explorer : « On voudraient que les gens puissent venir ici avec leurs enfants, leurs amis et passent du temps ensemble : à voir un spectacle, à visiter la maison, à boire, manger, jouer ou à se promener dans le parc… » Ils me rappellent que la maison est aussi un lieu de patrimoine. C’est donc un endroit dont la temporalité nous dépasse ; il faut à la fois respecter son histoire et penser sa pérennité : « Il y a encore plein d’espaces à investir, plein de choses à inventer. »

Cette maison qui fut un lieu de résilience pour la grande tragédienne, après la mort de son unique amour, est donc ainsi devenu un lieu d’inspiration. Un refuge où les artistes peuvent trouver la tranquillité et les outils nécessaires pour créer les œuvres de demain. Mais dans le cadre apaisant de cette campagne au bord de la Charente, il s’invente peut-être aussi autre chose : une nouvelle façon d’être ensemble, de nouvelles manières d’être au monde.

  • 59
  •  
  •  
  •  
  •  

D'autres articles par