Les rois sont nus et les mendiants aussi

Par Laurence Liban

(c)  Christophe RAYNAUD DE LAGE

(c) Christophe RAYNAUD DE LAGE

Samedi 4 juillet. Dans la cour d’honneur du palais des Papes, le roi Lear devient fou. La rage, la douleur et l’humiliation lui font perdre la tête et arracher ses vêtements. Près de lui, bourdonnant comme un moustique perdu dans la nuit, le pauvre Tom s’est lui aussi dévêtu, son dard gambadant sans danger pour quiconque. Plus dangereux est celui de Richard III, qu’on voit danser devant le tombeau du roi, son frère assassiné, pour séduire l’épouse de celui-ci. Quant à Thomas Bernhard, personnage de théâtre dans « Des arbres à abattre », s’il se dévêt en compagnie de son amante Joana, ce n’est pas pour se montrer, loin s’en faut, mais pour travailler en vérité un texte de théâtre dont les personnages disent qu’ils sont nus. Ainsi, Krystian Lupa invente la mise en abyme du nu. Celle de Thomas Bernhard, personnage d’un roman de Thomas Bernhard jouant un acteur de théâtre qui se dénude.

Ces sexes de théâtre et de chair – car ils appartiennent bel et bien au corps de l’acteur – m’en rappellent un autre : celui de Jules César. C’était à l’époque déjà lointaine où l’on découvrait Romeo Castellucci et ses splendeurs effroyables. Vu par lui, Jules César était un vieillard efflanqué, apeuré, un vieux cheval arrivé à deux pas de la mort, c’est-à-dire à l’heure où nul ne peut tricher. Une femme, Marie Madeleine, celle de l’Évangile, le lavait de ses longs cheveux. Mon souvenir est imprécis. Mais je me rappelle la fascination douloureuse, et plus encore la stupéfaction, avec laquelle nous regardions cette scène. Aujourd’hui encore, elle continue de diffuser du sens. Mais l’énigme demeure.

Le nu joyeux existe également, mais il est aussi rare sur nos plateaux que le nu furtif de Lupa. Au temps où il travaillait avec Olivier Py, Michel Fau nous en avait régalés de dos, au cours d’une poilante course à poil dans la Cour d’honneur. C’était un diable dodu, bondissant et malicieux. Un diable nu comme un ver qui nous faisait rire.

Autre variante, le nu sublime. On le rencontre de loin en loin chez Claudel. Julie Brochen en avait convoqué un dans « L’Échange ». C’était un nu masculin et inspiré. Un nu de création du monde qui aurait sûrement plu à l’auteur qui posa, lui, torse nu, pour la postérité.

Et puis, il y a les nus sans foi ni joie. Les nus tristes, les nus résignés, les nus modernes et postmodernes, les nus sans rimes ni raison. Ayons une pensée pour eux, qui sacrifient leur corps à l’art dramatique et qui s’enrhument en vain. Ceux de « Soudain la nuit », de Nathalie Garraud, peut-être, dont la nécessité n’apparaît pas franchement. Saluons leur courage à tous, et leur abnégation.

Et réfléchissons, enfin, à la prolifération des nus sur les scènes, nouveau conformisme paré des atours de l’audace. La nudité doit garder sa valeur de scandale. Sinon, elle ne sera qu’un costume de plus. Ou de moins.