Des pigeons et des hommes

23 rue Couperin
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« J’ai eu tort, je suis revenue dans cette ville au loin perdue où j’avais passé mon enfance. » Comme Barbara, Karim Bel Kacem franchit le Rubicon et revient dans cette cité d’Amiens Nord où il est né et a appris à vivre jusqu’à ses 17 ans. Chimère à tête d’oiseau, corps de metteur en scène et cœur d’enfant des cités, il dresse un portrait sonore et visuel de ces lieux à forte charge émotionnelle. Sa destruction prochaine comme prétexte, le plasticien explore les paysages familiers, teinté d’une nostalgie en retrait, prêt à déchirer doucement le voile des souvenirs. Tout commence pourtant dans le vacarme. L’effondrement prédictif de ce qui a abrité tant d’histoires ne peut générer que fureur et feu, une apocalypse de quartier qui laisse comme décombres un amoncellement de Kapla. Ce n’est pas cependant un discours catastrophiste sur la réalité des banlieues ou pire, la vision condescendante de celui qui en est sorti sur ceux qui sont restés, mais un jeu formel et toponymique qui permet un propos sensible et panoramique. Car ce sont les pigeons qui invitent à cette exploration, habitants illustres de ces cités qui y ont laissé une empreinte indélébile, leur nom. Le quartier du pigeonnier donc se découvrira par l’œil éponyme, et, un peu comme dans le roman de Wajdi Mouawad, « Anima », les animaux en présence délivrent leur vérité sur l’histoire en cours, une prise de vue en direct à tire d’aile. De même, l’hommage aux huit barres passera par leur nom, chacune s’élevant sous le patronage d’un fameux compositeur, Mozart, Ravel ou Messager. Donner un nom, c’est acter l’existence et lui donner une couleur. Choisir de rendre signifiant sur un plateau l’ironie innocente de ces choix incongrus de baptême, c’est, en concentré, tout ce que le metteur en scène souhaite garder en mémoire (la sienne, et désormais la nôtre). Des ruines prophétiques s’élèvent alors leurs musiques, portées par l’Ensemble Ictus (toujours fidèle au grand rendez-vous), qui déclenchent l’irrémédiable passage au réel. Car ce qui était théâtre dans la première partie finit par se concrétiser ; la voix off s’incarne et le masque de volatile s’efface au profit de becs et de plumes en chair et en mouvements. Comme pour surligner la nécessité qu’enfin, les vœux de rêves, d’espoir et de poésie de Malraux proclamés lors de l’inauguration de la Maison de la culture d’Amiens en 1966, entendus en incipit, prennent chair eux aussi. La fable, innervée par la musique, devient l’Histoire. L’histoire individuelle devient un futur passé commun.

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