Moto-Cross

Ce soir on sort, on oublie tout

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Alertes contre les infrabasses et les lumières stroboscopiques avant d’entrer. « Moto-Cross » sera un spectacle qui pulse : rythmes cardiaques et musicaux de la danseuse, du DJ et du spectateur. On pénètre dans la salle comme on entrerait dans le hall d’une foire de motos. Au centre, un podium blanc étincelant sur lequel trône un motard en combinaison bleue complète. À l’angle du dispositif quadrifrontal, DJ Tiné, maître de la discographie, est installé sur sa plate-forme, table de mixage et micro à portée de main.

Nous sommes dans une arène où un adversaire en combinaison rouge aurait tout aussi bien pu débarquer. Mais sous ses protections, Maud Le Pladec marque la cadence soutenue de mouvements d’épaules et « roule littéralement des mécaniques ». Elle fait le tour du plateau en toisant lentement le public. À l’inverse, celui-ci a la sensation d’une caméra qui tournerait autour d’elle en contre-plongée. Sentiments de puissance, de vitesse, d’euphorie et de liberté traversent alors le ring : la moto roule à une allure folle et la voix de Bibi Flash résonne à fond – « Ce soir on sort, on oublie nos galères, ce soir on sort, on oublie tout ». Retour à l’adolescence, à son besoin d’ivresse et de liberté, les images s’affrontent, entre confession et caricature. On aurait presque envie de se lever pour se joindre à elle dans cette danse cathartique, car une chose est sûre, l’incroyable pouvoir subversif du temps : « Enfant, je danse sur les musiques pop de la discomobile de mon père, je suis peinte en tutu rose sur la portière de sa camionnette, je cours de galas en compétitions de moto-cross. Mon père aime la danseuse qu’il a fait peindre sur sa camionnette et j’aime que mon père l’aime. Je ne deviendrai jamais la danseuse en tutu rose peinte sur le C35 et pourtant, c’est bien grâce à elle que je danse tel que je danse aujourd’hui. »

« Mon père m’a inscrite à la danse et a poussé mon frère à faire du moto-cross », commence-t-elle. Ce premier souvenir sonne comme une tendre revanche sur le passé. On voit même en DJ Tiné la figure du père, ancien DJ qui l’a initié au disco. Pourtant cette piste est vite abandonnée pour sillonner les méandres de sa mémoire. Avec l’aide de Vincent Thomasset pour les textes, Maud Le Pladec a composé une étrange autofiction, puzzle chorégraphique, musical et théâtral où les tubes de la French touch côtoient les danses urbaines. En toile de fond, la techno et l’electro arrivent en France depuis Chicago et Détroit, les raves débarquent après leur interdiction par Margaret Thatcher lors du Second Summer of Love, fameux été 1988 de la fermeture des mines, et la guerre froide. Or, la crise, les guerres, Daft Punk comme le waacking font étrangement écho à aujourd’hui… Alors qu’en est-il ? Souvenirs décousus ou mise en scène du monde de la nuit ? Improvisation ou chorégraphie ? Nostalgie du passé ou désespoir du présent ? La superposition de lumières stroboscopiques bleues puis blanches, créée par Éric Soyer, donne vie à un être de la nuit tentaculaire et phosphorescent qui se déchaîne désespérément jusqu’à l’épuisement. Mais les ruptures de rythme brutales laissent une impression frustrante d’abandon de toutes les pistes amorcées. Mêlant intime, politique et souvenirs, Maud Le Pladec se met littéralement à nu. On finit par se dire que, pour saisir le sens de tout ça, il n’y a qu’une solution : plonger avec elle tête la première dans cette brume.

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