Hamlet. Je suis vivant et vous êtes morts

Technique des fantômes

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C’est un spectacle cyborg, dont les effets techniques semblent travailler main dans la main avec son comédien (Serge Merlin, vieil Hamlet émouvant), afin de repousser les limites organiques de ce dernier.

Variation libre sur l’œuvre de Shakespeare, mêlant avec audace technologie contemporaine et affects ancestraux (les ruminations hantées d’Hamlet, sur la mort, la vengeance, ce qu’il faut faire, ne pas faire), pariant sur la capacité de la technologie à incarner l’angoisse métaphysique : l’état d’âme peut-il se réduire à un état d’image ? Hélas (heureusement !) non. Le dispositif vidéo-sonore a beau être époustouflant, il n’explore ni n’épuise la texture du tourment de ce personnage pris au piège de sa propre folie. Certes, la prolifération d’images projetées, tant sur la scène que sur les murs latéraux de la salle, amplifie la paranoïa d’Hamlet, la faisant déborder de son personnage, réduisant celui-ci à une quasi-invisibilité, absorbé qu’il est par des simulacres (mise en scène très baudrillardienne). Le spectre envahit l’être, l’image vidéo engloutit la scène. L’analogie est sans doute délibérée. Mais les images et les sons finissent par obstruer et l’acteur et le texte, nous laissant au mieux frustrés, au pire agacés – la débauche d’effets ne semblant agir que comme palliatif aux mots manquants, et l’affiliation à Hamlet comme un prétexte surtout performatif (dont le spectacle n’avait pas besoin, se suffisant très bien à lui-même, en tant qu’exploration d’un esprit hanté dont Hamlet n’a pas le monopole). La faiblesse du dispositif n’est pas tant son caractère invasif que répétitif : gros plan sur le visage de Merlin, strié par le temps et le tourment, silhouettes pétrifiées du comédien, visions macabres. Les ressassements désarticulés sont aussi sonores : la création musicale, signée par Pierre Henry, en mêlant voix et sons multiples, évoque des Erinyes électroniques, parfois lyriques, ajoutant au sentiment d’oppression. Nous sommes bien immergés, physiquement, dans la dislocation mentale…

Mais l’identification n’est pas qu’affaire de sensation, et on voudrait du texte, des propos à se mettre sous la dent, pour réfléchir à la matière de l’angoisse : il nous faudrait des signifiants pour en détailler les entrailles. On voudrait bien entendre les monologues désespérés d’Hamlet. La variation sur le texte est en effet si libre que la mise en scène, au bout du compte, n’en donne qu’une idée assez vague (le tourment d’un homme disloqué ?). Pourquoi vouloir à tout prix s’agréger du mythe, si c’est pour n’en restituer qu’une infime substance ? On est déçu, forcément. Et pourtant. Certains spectacles prennent le temps d’apparaître. C’est semble-t-il le cas de celui-là (et c’est un beau clin d’œil : comme Hamlet, fragmenté par sa mise en abyme, nos impressions se renvoient des échos contradictoires). Des images perdurent, celles de formes lumineuses abstraites, comme si la technologie se faisait impressionniste. Il est beau d’avoir choisi un comédien octogénaire : suggestion peut-être que la vieillesse – et pas seulement la folie – est une invitation à récapituler les êtres et les fantômes qui nous ont traversés.

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