perdu connaissance

Contradictions

Par

© Vincent Arbelet

Adrien Béal est de ceux qui déroutent le drame.Avec le Théâtre Déplié, qu’il codirige avec Fanny Descazeaux, il crée « Perdu connaissance » et envisage une fiction alternative à la teneur diablement politique, tant elle est déceptive pour son spectateur.

Dans « Perdu connaissance », le décentrement est à tous les niveaux : scénographique (l’action se déroule dans une loge d’école qui est à la fois un non-lieu et une hétérotopie où s’entrechoquent le public et le privé), scénaristique (les personnages dépensent énormément d’énergie à se contredire) ou scénique (tous se tiennent terriblement à distance les uns des autres) ; on a le sentiment d’une fiction empêchée. Sous ses atours de téléfilm, « Perdu connaissance » mêle fiction et discours sur la fiction aux endroits du spectateur et du personnage : qui n’imagine pas de fictions aprioriques ? Les protagonistes sont logiquement intranquilles : le drame les emporte sans qu’ils s’arriment à rien d’autre qu’à de maigres principes humanistes… Les voilà ballottés entre moult fonctions : la directrice d’école tente de s’incarner en tant que femme, et vice versa ; le mari n’existe que par procuration ; une sœur cherche à s’extirper de sa fonction d’ancienne prisonnière – autant de tentatives de s’emplir de vie face aux tâches contradictoires qui nous incombent.

Ainsi les fictions s’enchevêtrent, et la gardienne tombée dans le coma aura seulement participé au titre : elle enclenche la fiction des fonctions, lorsque les personnages cherchent à « mieux mal se comprendre ». De sorte que leur quête fait écho à celle de toute équipe de travail : peut-on inventer un langage commun sans évanouir son intérêt ? Adrien Béal répond avec une écriture elliptique : c’est la tentative de construction qui compte, à l’instar de la scène avortée d’un café réconciliateur (excellent Pierre Devérines). La loge d’école devient ainsi un refuge : chaque ratage est un pas maladroit vers l’harmonie. Mais si le Théâtre Déplié se pose nombre de questions philosophiques – et certainement les bonnes –, il est étrange qu’il n’interroge pas du tout le lieu de l’énonciation, car la fiction originale de « Perdu connaissance » ne l’empêche pas de dispenser une théâtralité en revanche très classique. À quand une recherche enrichie d’une réflexion sur le médium théâtral ?

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