La réunification des deux Corées

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La réunification des deux Corées © Crispi Photography

Il est des compagnonnages dans la vie d’une rédaction que le temps même ne peut abîmer, comme celui entretenu avec le Centre Dramatique National de Tours : une amitié autour d’un projet et des hommes qui nous aura fait traverser le monde jusqu’aux confins des moiteurs singapouriennes pour suivre le directeur de ce théâtre, Jacques Vincey.

Il faut dire pour être honnête que le projet était de ceux qui feraient se retourner d’envie tous les théâtreux : l’adaptation en anglais par une troupe de comédiens singapouriens de « La Réunification des deux Corées », ce texte de Joël Pommerat qui, en 2013 au Théâtre de l’Odéon, enthousiasmait la planète théâtrale parisienne. Il faut dire également que tout cela se passe au 72-13, cœur de la maison du TheatreWorks et lieu historique de la création scénique singapourienne dirigé par Ong Keng Sen, dont nous avons par le passé loué le travail alors qu’il était à la tête du Singapore International Festival of Arts. Mais alors, tout cela ne serait-il qu’une histoire d’amitié ? Certainement pas.

Au-delà de cet affectif qui parfois nous mène, par cette tentative apparaît aujourd’hui le talent réel de Joël Pommerat pour l’écriture. Du spectacle total que sont ses pièces quand il s’occupe lui-même de les mettre en scène peut se dégager enfin ici le sentiment d’une mécanique artistique et sensorielle expurgée des effets qui enferment pour nous rapprocher de la réalité de ce que sont les mots de la pièce. Comme si finalement l’auteur, sachant bien trop le sens du verbe qu’il écrit, ne pouvait rien faire d’autre au moment de le mettre en scène que de surimprimer son sentiment, sans laisser la possibilité à la langue et ses interstices de suinter par la bouche des comédiens qui la font vivre. Ainsi nous est offerte la possibilité de nous confronter à la langue de Joël Pommerat, et d’une façon d’autant plus intéressante que l’expérience se fait par le truchement d’une traduction qui permet à Jacques Vincey de s’approprier un morceau de l’histoire. Car aussi surprenant que cela puisse paraître quand il s’agit de cet artiste plébiscité à travers l’Europe entière, cette pièce n’avait effectivement pas été traduite en anglais.

Et alors, qu’est-ce que cela donne ? Un moment de théâtre intense construit avec une intelligence remarquable malgré l’effet patchwork inhérent à cette forme. Au fil des vingt saynètes qui construisent la pièce, c’est bien toujours le fait d’aimer et notre perception du réel que le tout interroge, mais selon des variations langagières inévitables à l’adaptation qui permettent de comprendre où se cachent les enjeux, les brisures et les points de chauffe dramaturgiques. A l’instant même où le mari de cette femme à la mémoire détruite, triste d’un passé qui n’est plus, se tourne vers elle et lui dit « Stop Siring me » pour qu’elle cesse enfin de le vouvoyer, les mots nous engagent avec lui dans sa tourmente et révèlent un état de fait disparu que le français ne permettait pas toujours de percevoir.

A l’étrangeté de cette langue que nos oreilles entendent vient s’adjoindre rapidement celle d’un jeu que nos yeux voient, sans en avoir l’habitude. Ici, la classique cérébralité du jeu académique français n’a pas sa place et vole en éclat sur l’autel du jeu anglo-saxon quand sur le plateau les acteurs jouent au sens premier du terme et font le show, quitte à parfois brûler la douce étrangeté du verbe. Sur le fil de la sitcom, les comédiens avancent donc et par l’incompréhension qu’ils créent chez le français qui connait son théâtre, amènent à la pièce ce vent frais qui finalement ne pose qu’une seule question, consubstantielle à l’existence même du théâtre : ce que je ressens, mon voisin le ressent-il également ? Evidemment, la réponse ne peut-être que oui, et c’est aussi ce que souligne Jacques Vincey par son geste. Pendant que jouent les acteurs de chacune des scènes, les autres prennent place autour du plateau, puis s’habillent et se déshabillent avant d’eux-mêmes entrer en jeu. Une valse simple des tissus et des regards que soulignent les lumières fines de Marie-Christine Soma et qui ne parle que pour dire une chose : nous ne faisons tous que de nous habiller des mêmes tristesses et questionnements. Une morale simple que seule permettait l’introduction au cœur de ce texte identifié des éléments d’extranéité que sont cette langue et ces comédiens, et que ne viennent pas gâcher les aléas inhérents à l’ambition d’un tel projet. Parfois, le souffle vacille et le son sature mais, à Singapour, c’est un théâtre en train de se faire auquel nous avons assisté. Un théâtre en plein dans le présent de son action. Un théâtre vivant.

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