Et In Arcadia Ego

Paradis artificiel

Par

© Opéra-Comique

L’impression de malaise vous laisse comme un arrière-goût amer. Malgré l’effort d’universalisme que tire à gros (très gros) traits l’argument, difficile de comprendre, au fond, de quoi on nous parle.

Marguerite va mourir. Mais elle est encore jeune. Mais c’est la fin. Mais elle aime quelqu’un. Mais voilà qu’elle n’a plus vingt-trois ans et que c’est déjà le 8 février 2088 et que, jadis, c’était il y a vraiment longtemps, soixante-douze ans exactement, mais, zut : voilà la mort qui arrive. Le tout assaisonné d’un bon nombre de soupirs. La soupe lyrique est servie. Pourtant, l’image de vanité qui s’en dégage n’est pas circonscrite au sujet ; voilà qu’elle s’empare du spectacle tout entier pour en devenir la signature indélébile. Un sentiment d’intense égarement.

« Et In Arcadia Ego » a le mérite de poser, dans toute son urgence, la question du public : pour qui ce spectacle a-t-il été produit ? On ne pourra décemment pas imaginer que le connaisseur, sensible à la prosodie et aux codes lyriques baroques pourra se sustenter des arrangements réalisés. Étiré, écartelé ou bien tassé ; le texte est torturé afin de combler au mieux les cases évidées des livrets originaux utilisés par Rameau. Le rythme ou la sonorité de nombreuses syllabes ne tombent plus juste. Les images s’étiolent. L’assemblage, sous respirateur artificiel, exhibe malgré lui ses coutures, cousues de gros fil blanc.

De même, impossible de ravir l’auditeur néophyte. Il serait malvenu de cacher la poussière sous le tapis en espérant que le caractère « insolite » de la musique du XVIIIe siècle suffise à lui tout seul pour que le charme opère. Au contraire : l’intérêt pour l’œuvre de Rameau provient bel et bien de quelque part. Si l’on admet que son génie réside dans l’équilibre du verbe avec le son, dans l’harmonie prosodique travaillée par des couleurs tonales originales, impossible, donc, d’y toucher sans que l’oreille s’en étonne naturellement. Or, érigé en principe ultime à cette création, le raccommodage intempestif terni de bout en bout le pouvoir de cette musique recherchée. Les effets tombent systématiquement à plat, déjouant le frisson tant attendu.

Impossible, enfin, de contenter les admirateurs de Phia Ménard dont l’habituelle magie manque à donner le liant que réclame l’aridité du patchwork. Les puissantes images créées sur scène – qui convoquent la matérialité du vivant – sont loin d’être suffisantes pour combler l’absence générale de sens. Les intentions divergent et entrent en cacophonie. Il manque un fil conducteur, quelque chose auquel se raccrocher quand les idées dissonent ou que le sens fait défaut. Une vision claire, en somme, de ce qu’apporte un tel travail. Ce n’est pas l’acte en lui-même qui exaspère mais le manque évident de maîtrise de l’exercice qui ne se départit pas même d’un petit air prétentieux. C’en est assez de placarder à tout-va des mots-valises et autres phrases ampoulées suintant un lyrisme affecté.

L’aspect néo-romantique – incarné dans le seul nom de Marguerite – dénonce un contre-sens complet sur le regard posé sur la nature, le sens et la valeur des œuvres de Rameau. Non seulement vis-à-vis du matériau lyrique lui-même mais encore des représentations culturelles qu’il charrie. Le personnage faustien n’arrive absolument pas au niveau des figures évoquées par les tubes choisis. Les Phèdre, Télaïre et autres Iphise défilent tel un cortège de revenantes, concassées par un récit à la vacuité dérangeante.

Pour se consoler, on pourra se féliciter du travail propret des musiciens et musiciennes. Dans ce va-et-vient de non sens, Rameau finit par résonner à la manière d’un CD d’anthologie sur haut-parleurs. La jeune Léa Desandre a le mérite de contenir en une seule voix un très grand nombre de personnages, conciliant de manière surprenante des timbres, registres et caractères initialement très différents. Elle démontre également avec une certaine force qu’elle est tout autant chanteuse qu’actrice – un signe on ne peut plus prometteur.

« Et In Arcadia Ego » est une preuve de plus – s’il nous en fallait une – qu’il ne suffit pas de rassembler les talents du moment pour faire monter la mayonnaise. Le génie instantané est un mythe qui appartient au XIXe. On sera heureux de s’être fait rappeler que, sans volonté esthétique claire et ferme, un projet de cette ambition ne peut advenir à rien. Reste à savoir laquelle choisir.

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