Rien ne saurait me manquer

Que reste-t-il à (re)conquérir ?

Par

© Nicolas Pintea

On ne sait jamais très bien par quel bout la prendre, la fameuse « Génération Y ». Derrière ce nom propice à toutes les angoisses modernes, on entend finalement assez peu s’exprimer les premiers concernés, à travers tout le boucan des commentateurs qui s’amusent et s’inquiètent de ces nez collés à l’écran et de ces pouces qui cliquètent. Avec la folle énergie et l’inventivité qu’on lui connaît depuis ses débuts, la compagnie « Avant l’Aube » confronte, pêle-mêle, les clichés, les coups de gueules, les rires francs et nerveux, les questions existentielles et petites complexités de surfaces à travers lesquels naviguent les 25-30 ans. Sans regard réprobateur, sans procès conclu d’avance. Juste en traçant avec des traits vigoureux – et une finesse souvent touchante – ce que cela fait, au quotidien, d’être un « jeune ».

L’éclatement des repères formule instinctivement le besoin d’une norme : ce n’est pas parce qu’on se trouve armé d’une tablette tactile avec accès à internet illimité qu’on comble facilement le vide qui nous transperce. Inversement, en recherchant des formes renouvelées de tradition, la « Génération Y » se heurte aussi à l’impérieuse nécessité d’établir un état des lieux ; le bilan des espoirs et de la course au bonheur un peu vieillis dont elle hérite. Un monde à la spiritualité bancale. Pour saisir ce magma de réflexions qui fusent sur le plateau avec une certaine frénésie, le trio formé par Vincent Calas, Agathe Charnet et Lillah Vial fonctionne à merveille, modelant avec fougue les rythmes et les intentions, pour construire, graduellement, une intensité stupéfiante. L’oeil de Maya Ernest sait les agencer sur le plateau avec justesse.

En point de fuite de l’agencement de ces scènes fragmentées — se répondant les unes aux autres — Thomas Pesquet apparaît, enfin, comme une espèce de mythe retravaillé. Une sorte de Surhomme 2.0 qui marque le repoussement de l’ultime frontière, physique et psychique. Un au-delà holographique, désiré par les cœurs, formé par la technique et pourtant inaccessible pour ceux-là mêmes qui l’ont créé. Un horizon derrière la fin de l’Histoire. Le mirage de quelque chose qui semble arriver, qui est sur le point de se faire — ailleurs ? « Rien ne saurait me manquer » déroule une pensée au travail avec puissance et un humour irrésistible qu’il ne s’agirait pas, pour le coup, de manquer.

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