Sonata Widm (La Sonate des spectres)

Poupées de vice, poupées de sang

Par

© Magda Hueckel

Si Markus Öhrn revendique son absence de formation théâtrale, ses spectacles évoquent pourtant le grotesque de Jarry, la cruauté d’Artaud ou la « surmarionnette » de Craig, avec quelques accents œdipiens à coups de couteau sanglants dans les yeux. Ici, plus d’hypotypose mais une sorte d’hypnose cauchemardesque qui tranche par son trash et pourrait correspondre à cette citation de « L’Ombilic des limbes »  : « Je voudrais faire un Livre (NdA : un spectacle) qui dérange les hommes, qui soit comme une porte ouverte et qui les mène où ils n’auraient jamais consenti à aller, une porte simplement abouchée avec la réalité » (Artaud, 1925).

Le plasticien suédois, initialement vidéaste, nous convie en effet à sa « Sonate des spectres » et à un univers in between, entre l’outrage et la farce, le monde des vivants et celui des morts. De la pièce de feu son compatriote Strindberg, il fait fi de la fable et ne garde que quelques passages. Il conserve bien plutôt l’aspect expressionniste et symbolique, et la critique bourgeoise, qu’il met à sa sauce ketchup et à l’ambiance grand-guignolesque. En effet, l’artiste a le goût de l’hémoglobine et du grotesque, et l’on hésite entre sursauts horrifiés et rires gênés.

Au son d’un orgue funèbre, les spectateurs sont ainsi invités à une sorte de catabase vers une backroom éclairée de rouge, installée en un dispositif quadrifrontal où l’on dénombre 161 places, comme dans la petite salle où Strindberg monta sa « Sonate » en 1907. Les acteurs polonais de l’ensemble Nowy Teatr, dirigé par Krzysztof Warlikowski, représentent des bourgeois à la tête boursouflée, défigurée. Ils investissent un espace à la scénographie très influencée par le théâtre allemand, avec une esthétique de l’artifice revendiquée : une statue en papier mâché, une piscine gonflable, des plantes en plastique. De grands écrans, au centre, permettent de suivre à travers la maison hantée leurs tribulations malsaines, qui évoquent une sorte d’érotisme primaire, un retour du refoulé, un monde où toutes les (auto)censures civilisationnelles auraient été levées. Cette exploration de l’autre scène freudienne, et donc de la sexualité et de la violence, est néanmoins mise à distance par quelques garde-fous salutaires : l’esthétique outrancière et la déshumanisation des acteurs, grâce aux prothèses et à leurs voix, modifiées. Ainsi le théâtre offre un espace sécurisé et distanciant pour mettre au jour le sombre chaos des pulsions.

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