Cercle vertueux

La Double Inconstance
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Double réussite pour Galin Stoev, qui signe une ébouriffante adaptation de « La Double Inconstance ». Non seulement sa mise en scène donne à entendre toute la profondeur espiègle du texte de Marivaux, restituant la vivacité de sa prose d’orfèvre, mais elle propose aussi un vrai geste d’interprétation et d’invention : dans un décor à la fois indus et champêtre, techno et rétro, les célèbres manipulations du prince et de son entourage contre la pureté de l’amour entre Arlequin et Silvia deviennent le prétexte à une réflexion sur la postvérité. Un dispositif technique et moderne (des caméras de surveillance, un système d’écoute) évoque des pulsions vieilles comme le monde : espionner, envier, mentir. La tromperie devient un art, que les protagonistes cultivent au travers d’une langue aussi précise qu’affabulatrice, d’autant plus délicate et ciselée qu’elle affabule. Vanité des uns main dans la main avec la naïveté des autres, alliances ambiguës entre les classes, confusion entre vrai et faux : ce brouillage des frontières est d’abord incarné par une belle et ingénieuse scénographie, dans laquelle une rotonde en verre, sorte de cage centrale, à la fois fenêtre et bocal, suggère la proximité du visible et de l’invisible, de ce qui se cache et de ce qui se voit. La mise en scène, qui tisse ensemble la précipitation des corps et la précision de la parole, semble avoir absorbé la vivacité de la pièce de Marivaux : c’est avec un entrain semblable au texte, avec l’élan de ses facéties survoltées, que jouent admirablement les comédiens, qu’on sent prendre un plaisir absolu. Fidèle à la lettre du texte, la mise en scène de Galin Stoev l’est peut-être encore davantage à son esprit, tant elle épouse le dynamisme acide de Marivaux. La froideur d’un décor de hangar s’équilibre avec l’énergie chaude que les comédiens diffusent, les costumes jouent des contrastes qu’ils entretiennent, raffinement dentelé d’un côté, simplicité brute d’une toile froissée de l’autre : le texte se révèle à travers un jeu d’oppositions simples et éloquentes. Quoi de mieux (ou dangereux) qu’une œuvre classique pour faire apparaître la force d’une mise en scène ? Celle-ci, ses excellents comédiens, leur énergie enjouée et le texte féroce de Marivaux composent un cercle vertueux par lequel chaque élément révèle l’autre à son point d’apothéose.

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